« La théorie du complot », arme de destruction massive

La dénonciation des partisans de LA « théorie du complot » est devenue dans l’espace médiatique une arme de destruction massive de toute discussion rationnelle. Le principe en est assez simple : loin de se borner à débusquer des interprétations abusives ou délirantes, il s’agit de les amalgamer et de leur amalgamer tout ce qui, de près ou de loin, mais surtout de loin, a l’heur de vous déplaire.

annuit-coeptis

Que circulent DES « théories du complot », faisant dériver la marche du monde de l’action occulte d’une poignée d’individus organisés en vue de dominer les peuples, c’est l’évidence. Du Protocole des sages de Sion [1] aux délires concernant les « illuminati », en passant par l’obsession médiatique qui entoure la franc-maçonnerie [2], ces « théories » ne sont pas nouvelles et peuvent contribuer, derrière un discours apparemment critique, à évacuer toute explication par l’organisation capitaliste de la société, par les rapports de domination qui lui sont associés, et par des politiques qui, n’ayant rien d’occulte, concourent au maintien de l’ordre des choses.

Il existe, il a toujours bel et bien existé « des complots » et « des comploteurs», des sociétés secrètes et, plus banalement encore, des lobbies et des groupes de pression qui cherchent, aujourd’hui comme hier, de manière plus ou moins cachée, à peser notamment sur les prises de décision politiques. De là à conclure que le monde est entièrement gouverné par des forces occultes et des « comploteurs » qui tireraient les ficelles et que tout s’expliquerait par là, c’est indéniablement basculer dans le conspirationnisme, qui, sous cette forme, est moins une « théorie » qu’une vision de la société et de l’histoire qui méritant d’être critiquée, c’est-à-dire d’abord analysée et comprise. Mais sa dénonciation médiatique consiste à en faire une« théorie » unique qui présenterait à la rigueur des variétés et des degrés divers : une théorie fourre-tout, qui amalgame tous les « théoriciens » du complot – que le complot soit avéré, purement imaginaire, prétendu, supposé ou simplement envisagé, et que ces « théoriciens » défendent ou non explicitement cette « théorie ».

De quoi s’agit-il en fait ? De donner une apparence savante à une dénonciation qui englobe dans une même vision du monde de pseudo-explications par des complots imaginaires et des tentatives d’explications par des causes (qui sont parfois des conspirations) bien réelles. La dénonciation des premières permet, à peu de frais, de se débarrasser des secondes.

Vous menez une recherche sur le lobby militaro-industriel américain qui cherche par des moyens discrets à peser sur les prises de décisions politiques, et l’on peut vous accuser de voir des complots partout ; vous enquêtez sur le fait de savoir qui a fait couler le Rainbow Warrior ou quel fut le rôle de la CIA dans la chute d’Allende au Chili, et vous êtes censé être obsédé par les actions des services secrets qui comploteraient contre la démocratie ; vous suivez l’épistémologie de Gaston Bachelard selon laquelle « il n’y a de science que du caché », et vous êtes là encore atteint par ce qui finalement serait moins une théorie qu’une sorte de maladie. En réalité, « la théorie du complot » telle que la conçoivent quelques pseudo-savants et les journalistes qui les suivent n’existe que dans la tête de ceux qui la dénoncent.

Tout et n’importe quoi peut se voir ainsi rangé sous cette dénomination, et il en est de même de la pseudo-psychiatrie du « délire » étendue à des explications de toute nature. Au point que les pourfendeurs de cette version de la théorie du complot finissent par prêter leurs propres élucubrations et leur propre imagination à ce qu’ils dénoncent, un peu à la manière de ces présidents de ligues de moralité qui conjurent et pourchassent leurs propres « perversions », à travers celles, souvent imaginaires, qu’ils ont tendance à voir un peu partout autour d’eux.

Si conclure au « complot » à chaque fois que l’on est confronté à une explication insuffisante revient, en effet, à donner libre cours à l’imagination, tout doute sur une explication ne saurait être réduit à une interprétation complotiste. En fait, cette dénonciation de LA « théorie du complot » généralise sans la moindre précaution, amalgame des assertions ou des élucubrations de nature très différente et mélange des faits qui ne relèvent pas de logiques identiques. Mais surtout elle caricature et ridiculise des représentations sociales que l’on se plaît en général à dénoncer en bloc plutôt que de les expliquer. La raison en est simple : « la » théorie du complot, construite ainsi de bric et de broc – une théorie délirante pour demeurés, pour individus menteurs, stupides ou paranoïaques, et, réellement ou potentiellement, antisémites (puisque les Juifs sont souvent dénoncés comme des comploteurs) – est une arme médiatique redoutable, qui peut atteindre, sans autre argument que la calomnie péremptoire, n’importe quel adversaire et de le rejeter à peu de frais dans l’enfer des « extrémismes ».

À ce jeu, la traque et la critique du conspirationnisme menacent de seconfondre avec une dénonciation… de la conspiration des conspirationnistes. Mais surtout, elles mettent en scène un clivage binaire entre des individus qui sauraient ce qu’il en est de l’exercice du pouvoir dans nos sociétés – journalistes, experts, savants, etc. – et d’autres qui, abusés par les « théories du complot », seraient nécessairement dépourvus de toute compréhension un tant soit peu rationnelle du monde qui les entoure.

Le rapport que nombre de médias entretiennent avec « la théorie du complot » est en définitive purement instrumental. Il suffit pour s’en convaincre de constater que, tandis que certains journalistes dénoncent, à tort ou à raison, des élucubrations complotistes, d’autres – et parfois les mêmes – participent à ces « marronniers » des news magazine sur « les francs-maçons » ou « les dessous de… », dont le contenu est tellement superficiel qu’il encourage les visions purement manipulatrices de la vie sociale et politique.

Si l’accusation peut revenir en permanence, c’est que la théorie de « la théorie du complot » remplit des fonctions sociales et idéologiques relativement puissantes, et cela d’autant mieux qu’il ne s’agit pas d’une véritable théorie, c’est-à-dire d’un ensemble de propositions cohérentes, discriminantes et discutables. Vaste fourre-tout attrapetout qui fonctionne par association de mots, elle mélange tous les genres : journalistiques et scientifiques, théoriques et polémiques, militants et politiques. C’est sans doute pourquoi elle plaît tant dans l’espace médiatique…… Particulièrement quand il s’agit de répliquer à la critique des médias, du moins telle que nous la pratiquons. [1] Célèbre « faux », antisémite, dont la paternité incombe à la police politique tsariste, l’Okhrana, au début du siècle dernier. [2] Voir sur notre site « Les obsessions maçonniques de L’Express » et « Les obsessions maçonniques des hebdomadaires ».

 

Notes :

[1] Célèbre « faux », antisémite, dont la paternité incombe à la police politique tsariste, l’Okhrana, au début du siècle dernier.

[2] Voir sur notre site « Les obsessions maçonniques de L’Express » et « Les obsessions maçonniques des hebdomadaires ».

Source : ACRIMED magasine :  (Mediacritiques n°11)

nWo_PSP_Wallpaper_by_lp2xxx