Spiritualiser le sexe ou incarner l’esprit ?

Comme si la meilleure manière de faire se rejoindre la terre et le ciel, l’horizontale et la verticale, l’est et l’ouest, le nord et le sud, la main et le cœur, le chant et le silence, la puissance et l’innocence, l’éveil et le sommeil, le pleur et le rire, le jour et la nuit… passait d’abord par l’apprentissage d’une danse. D’une danse dans un lit. Un lit qui serait un temple. Un temple fait pour les corps. Corps pleins et pourtant sans pesanteur. Nos sexes ! Porteurs de quelle incroyable Lumière ? Et vénérées par nous de quelle façon ? Peut-on affirmer : “Dis-moi comment tu accomplis l’acte d’amour et je te dirai qui tu es, où tu en es, vers où tu vas” ? Oui, voilà, dites : comment aimez-vous ?

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Par abstention et sublimation ?

Pour très peu d’entre nous, sans doute, c’est là le chemin le plus éclairé. De ceux-là, des abstentionnistes sublimes, on se dira peut-être : “Quelle folie !”, ou bien : “Quel courage !” Mais il semble qu’il ne faille pas moins de folie ni de courage pour s’engager dans le Grand Jeu du sexe totalement assumé, la coupe et la coupure vécues de part en part, du bout de l’horizon au plus intime du dedans de nous.

Chaque humain est un carrefour d’amour inoui, indescriptible, fabuleux… Carrefour qu’une part de notre culture a certes voulu nier, depuis deux siècles au moins, le recouvrant d’une cuirasse d’hygiénisme puritain – où les médecins scientistes ne furent pas moins mutilants que les confesseurs ecclésiastiques. Mais aussi carrefour qu’une autre part de cette même culture a su porter aux nues comme jamais dans l’histoire.

Cessons donc de nous plaindre ! Nous sommes les descendants des chevaliers-poètes provençaux, des inventeurs de l’amour-passion, des alchimistes qui surent faire se rejoindre l’érotisme et l’amour ! Jusque-là, l’amour (au sens du don, de l’altruisme, de la compassion), la sexualité (à l’amont de l’enfantement) et l’érotisme (synesthésie de toutes les sensualités) constituaient des entités distinctes, au moins pour le commun des mortels (et sans doute pour la plupart des élites aussi). Si nos ancêtres européens ont offert au monde un joyau – bien avant l’imprimerie, la démocratie parlementaire ou le cinéma -, ce fut cela : de découvrir que l’amour, la sexualité et l’érotisme étaient non seulement compatibles, mais pouvaient, ensemble, former une passerelle d’un alliage unique vers les royaumes divins !

L’idée de ce recueil est partie des paradoxes amoureux de la culture arabo-musulmane.

D’un côté, une sensualité infinie – dont les lettrés raffinés savent faire remonter les racines jusqu’au ciel -, de l’autre, un puritanisme à la mysogynie si opaque et douloureuse qu’il paralyse et peut rendre fou. Sortant d’une conférence sur les mystiques soufis, qui nous avait rappelé que (contrairement au cliché sur la haine supposée du “judéo-christianisme” envers l’érotisme) des monothéistes majeurs avaient clairement affirmé “adorer Dieu dans le corps de la femme” – adoration que l’on pourrait (très imparfaitement) dire platonicienne, en ce qu’à travers un beau corps, elle trouve l’idée qui le structure et, au-delà de cette idée, va jusqu’à s’anéantir dans la beauté pure -, nous avons été quelques-uns à nourrir le désir d’aborder ce vaste sujet en allant interroger des explorateurs de la voie amoureuse…

Tout commence par la pornéia, l’amour du bébé qui “dévore” le sein de sa mère. Puis l’amour nourriture s’allège en amour érotique, qui donne des ailes à la gourmandise infantile, lui évitant de s’alourdir en voracité. Mais éros, malgré ses ailes, vit encore dans le manque et prête donc un flanc à la complaisance. Alors vient l’amour philanthropique, philia, qui est plein, apaisé, et relie les vrais amis dans un partage égal. Mais la voie amoureuse ne s’arrête pas là : philia elle-même quitte le plan de la simple amitié pour s’élèver plus haut encore, là où règne l’amour inconditionnel, l’agapé – qui émerge quand on ne cherche plus l’amour, mais qu’on est capable de le donner, pour rien, dans une gratuité absolue. L’histoire du judéo-christianisme place cette ascencion amoureuse comme un chemin décisif vers Dieu. D’où l’importance du Cantique des Cantiques et des Évangiles apocryphes – celui de Marie, ou celui de Philippe : on y voit Jésus en relation avec une femme, Myriam de Magdala. Cette rencontre est aussi l’image de Dieu. C’est la capacité de rencontrer une altérité. On sait que l’humain est androgyne, il pourrait être heureux tout seul. Mais si l’on revient au texte biblique, émerge une anthropologie où “il n’est pas bon que l’homme soit heureux seul”. Comme si, pour passer de l’état d’objet à celui de sujet, il fallait passer par la relation avec l’autre.

Alors, dit le prêtre orthodoxe Jean-Yves Leloup, le mot amour devient le mot alliance.

Une alliance entre deux libertés, entre deux sujets qui s’inclinent l’un devant l’autre. On n’est plus dans un registre de la complémentarité. L’autre n’est pas là pour combler le manque.

Ce sont deux sujets. Et dans la relation entre ces deux libertés se révèle quelque chose de divin. Ce n’est pas un amour de dépendance, ni un amour de séduction, c’est une alliance qui porte du fruit. Le fruit peut être un enfant, mais aussi une œuvre – ou bien le plaisir ! -, mais dans tous les cas, c’est une façon de mettre Dieu au monde. Au cœur de la relation elle-même se révèle quelque chose de l’être de Dieu.”

Vous pouvez en parler avec toutes sortes d’experts, artistes ou thérapeutes, dont le travail est axé sur l’amour et le sexe dans leur rapport à la spiritualité. Pour pénétrer le coeur de ce triangle magique – chacun vous le dira à sa façon -, l’équation principale s’avère la plus simple : vivre = aimer. Peut-être parce qu’aimer réunit au plus près l’âme, l’esprit et le corps, et représente le seul chemin de l’incarnation. Un amour désincarné signifierait-il quelque chose ?

Mais Geeeee, quel travail !

Chantier sublime de la création, qui se poursuit par nous. Faites-vous partie des créateurs de nouveaux mondes ?

Par Patrice van Eersel