Rendre les élections aux électeurs : le jugement majoritaire

Terra Nova vient de publier un rapport d’Olivier Ferrand, « Réformer l’élection présidentielle, moderniser la démocratie », qui détaille l’ensemble des défaillances du cadre électoral français vieillissant. Sa principale défaillance, c’est son mode de scrutin. Dysfonctionnel, il pourrait déboucher en 2012 sur un accident démocratique majeur : la qualification en finale, et donc la mise au centre du jeu politique, de Marine Le Pen, la candidate la plus rejetée, la « dernière » de la classe politique ; voire l’élimination au premier tour du « meilleur » candidat, celui qui recueille l’assentiment majoritaire des Français. Dans cette note, deux chercheurs à Polytechnique, Michel Balinski et Rida Laraki, détaillent la proposition phare de réforme contenue dans le rapport, et dont ils sont à l’origine : la suppression du scrutin majoritaire à deux tours et son remplacement par le « jugement majoritaire ». Un sondage d’Opinionway comparant le scrutin actuel et le « jugement majoritaire » permet d’identifier les apports de ce nouveau mode de scrutin. Il remet notamment à sa vraie place la candidate du Front national, qui passe de la deuxième place à la dernière.

21 avril 2002. Jean-Marie Le Pen, pourtant rejeté par 80% des Français, est au second tour de l’élection présidentielle, en raison de la fragmentation de la gauche ; Lionel Jospin, donné vainqueur du second tour par les sondages, est éliminé au premier.

22 avril 2012. La fragmentation s’est renforcée, dans le camp progressiste (avec potentiellement le candidat socialiste plus Bayrou, Hulot, Chevènement, Mélenchon, Besancenot, voire Chevènement et Tapie) mais aussi à droite (Sarkozy, Villepin, Borloo, Dupont-Aignan, Boutin). Les sondages actuels donnent tous Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Un nouveau 21 avril, « à l’envers » (élimination de Nicolas Sarkozy) ou « à l’endroit » (élimination du candidat socialiste) est non seulement possible, mais désormais probable. Même le scénario aberrant d’un « double 21 avril », Marine Le Pen contre un « quatrième homme », n’est plus impensable.
Voter est l’acte démocratique décisif. L’élection présidentielle est sa clé de voûte. Mais notre système électoral ne vieillit-il pas dangereusement ? Le scrutin majoritaire à deux tours possède un atout majeur : il donne une légitimité majoritaire au vainqueur du second tour. Mais il a des défauts en passe de devenir critiques.
Son principal défaut, c’est un premier tour dysfonctionnel : le candidat qui recueille l’assentiment majoritaire des Français peut y être éliminé. Ce fut déjà le cas en 2002. Mais 2012 pourrait en donner une version extrême. Imaginons que la situation demeure ce qu’en donnent les sondages : le candidat socialiste, que ce soit Martine Aubry, François Hollande ou encore plus Dominique Strauss-Kahn, est plébiscité au second tour. Martine Aubry et François Hollande ont dix à douze points d’avance sur Nicolas Sarkozy au second tour (55/45 voire 56/44), DSK trente points (65/35) ! Dans un duel de second tour, ils gagnent largement contre toutes les autres personnalités politiques concurrentes. En d’autres termes, le candidat socialiste, DSK tout particulièrement, est la meilleure personnalité politique du moment, celle que les Français veulent voir, dans leur large majorité, à l’Elysée.
Pourtant, cette personnalité, plébiscitée par les Français, est menacée d’élimination au premier tour, du fait de la fragmentation du camp progressiste. Martine Aubry et François Hollande ne sont d’ores et déjà pas à l’abri de dévisser, selon les sondages. Si l’un des candidats progressistes (Hulot, Mélenchon, Bayrou), aujourd’hui bas dans les sondages, venait à décoller pendant la campagne présidentielle, DSK aussi serait en risque. Or chacun de ces candidats a un fort potentiel électoral : François Bayrou l’a déjà montré, Jean-Luc Mélenchon est un orateur et campaigner hors pair, Nicolas Hulot surtout bénéficie d’un capital de sympathie et de notoriété exceptionnel.
Si un tel scénario devait arriver en 2012 – élimination au premier tour du candidat socialiste, présence de Marine Le Pen au second, réélection de Nicolas Sarkozy – alors la question de la réforme du système de vote de l’élection présidentielle serait posée. Comment accepter, en effet, que le candidat plébiscité par les Français ne gagne pas, et qu’à l’inverse soit réélu le président sortant le plus impopulaire de la VèmeRépublique ? Il y aurait là un bug démocratique majeur.
Mais l’élimination au premier tour de Nicolas Sarkozy serait également anormale. Il n’est pas légitime que Nicolas Sarkozy, qui selon les sondages balaie Marine Le Pen au second tour (de l’ordre de 70/30), soit éliminé par elle au premier. La présence de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle est une incongruité : en duel de second tour, elle est largement battue par tous ses concurrents, elle est la dernière de tous les candidats présents. Une telle présence s’explique par la défaillance du système électoral : Marine Le Pen a un noyau de soutien électoral de premier tour élevé, alors que ses concurrents souffrent de l’éparpillement de leur famille politique. Mais le fait que les Français soient obligés de se positionner au second tour en fonction d’une candidate qui est la plus impopulaire du spectre politique français est tout simplement absurde.
Tel est le principal élément dysfonctionnel du scrutin présidentiel : placer au centre du jeu démocratique une personnalité politique pourtant rejetée par l’immense majorité des Français et, à bien des égards, la dernière des candidatures en lice ; risquer d’éliminer au premier tour le « meilleur » candidat, celui qui gagne en duel de second tour contre tous les autres candidats, et ce alors même que cette victoire de second tour s’annonce très large.
Le scrutin présidentiel a par ailleurs d’autres défauts.
 Il peut amener à un biais électoral au premier tour. Pour conjurer le risque d’élimination du « meilleur » candidat de second tour, l’électeur peut être amené à « voter utile », donc ne pas s’exprimer honnêtement et ainsi fausser le résultat. Par exemple, l’électeur écologiste ne votera pas pour Nicolas Hulot, qui est pourtant son candidat préféré, mais pour le candidat socialiste, afin d’assurer sa présence au second tour et éviter de se retrouver face à un choix Le Pen – Sarkozy.
Le scrutin présente par ailleurs un caractère fruste, car binaire : l’électeur vote pour un candidat mais on ne sait rien de son avis sur les autres, de la hiérarchie dans laquelle il les place.
Le scrutin ignore toute évaluation qualitative : l’électeur fait un choix comparatif, mais le vote ne dit rien de son jugement intrinsèque sur le candidat retenu – adhésion massive ou résignation pour le « moins pire » ? Le pourcentage de vote obtenu au second tour ne renseigne guère. Il est clair par exemple que les 53% de vote qui se sont portés sur Nicolas Sarkozy en 2007 soulignent une dynamique d’adhésion beaucoup plus forte que les 82% obtenus par Jacques Chirac en 2002.
Terra Nova souhaite lancer le débat sur les défaillances de notre système de vote à l’élection présidentielle, avant qu’un accident démocratique ne nous force collectivement à le faire. Nous nous intéressons à un tout nouveau mode de scrutin, le « jugement majoritaire ». Inventé par Michel Balinski et Rida Laraki, chercheurs au CNRS à l’Ecole Polytechnique, salué par la communauté scientifique, en particulier les Prix Nobel Kenneth Arrow, Robert Aumann et Eric Maskin, il donne la possibilité d’enrichir et de nuancer l’expression de son choix politique. Le « jugement majoritaire » se déroule sur un seul tour. Il demande à l’électeur d’évaluer les mérites de chacun des candidats (au lieu d’en désigner un seul), dans le cadre d’une échelle de mentions : Très bien, Bien, Assez bien, Passable, Insuffisant, à Rejeter (au lieu d’un vote binaire). Chaque candidat obtient ainsi une « mention majoritaire » : celle qui réunit plus de 50% d’opinions égales ou supérieures à cette mention. Le vainqueur est celui qui a la meilleure mention majoritaire.
Le jugement majoritaire résout l’ensemble des dysfonctionnements identifiés dans le scrutin présidentiel à deux tours.
Point fondamental, c’est bien le « meilleur » candidat qui gagne. Le jugement majoritaire protège contre le risque des candidatures multiples : rajouter ou retirer des candidats ne change pas le classement des autres. Un électeur de gauche jugera par exemple que DSK est bon ou très bon, indépendamment du nombre de candidatures à gauche.
A l’inverse, il écarte tout risque de placer le « pire » candidat au centre de la campagne présidentielle. Ainsi, Marine Le Pen, en dépit de son soutien fort par un noyau d’électeurs, obtient la mention « À rejeter » par une large majorité des Français. Avec le « jugement majoritaire », Marine Le Pen se retrouve à sa vraie place : la dernière.
Le « jugement majoritaire » rend caduc le vote utile. Il permet de donner son jugement hiérarchisé sur chaque candidat, et non sur un seul. Un électeur écologiste peut donner une mention « Très bien » à Nicolas Hulot, son candidat préféré, sans porter préjudice au candidat socialiste, son second choix, à qui il accordera la mention « Bien ».
Ce nouveau scrutin donne plus de liberté aux électeurs en leur demandant de juger et non de voter : ainsi, avec douze candidats, le premier tour du scrutin usuel ne donne que treize possibles expressions d’opinion (nommer un candidat ou voter blanc) ; le « jugement majoritaire » en donne plus de deux milliards.
Il offre également une évaluation qualitative : on peut gagner avec une mention majoritaire « Très bien » ou « Assez bien », mais cela n’a pas le même sens politique.
Enfin, ultime nuance, il résiste aux évaluations exagérées vers le haut ou vers le bas et incite à l’honnêteté : voter « Très Bien » ou « Bien » pour, par exemple, Nicolas Hulot n’a pas d’influence sur sa mention majoritaire « Passable ».
Ainsi, le jugement majoritaire donne la vraie hiérarchie des candidats à la présidentielle. Il garantit notamment, contrairement au scrutin présidentiel actuel, que le candidat le plus capable de rassembler une majorité de Français gagnera l’élection. Il redonne son sens à la démocratie.

NOTE

Au temps de la Révolution française, la théorie du vote a été développée à l’Académie des Sciences par Condorcet, Borda et Laplace, qui étaient à la recherche d’un mode de scrutin équitable et efficace, capable d’élire le candidat réellement voulu par l’électorat. Conscients des déboires du scrutin majoritaire, ils avaient proposé d’autres méthodes – rejetées pour d’autres raisons et jamais utilisées. En fait, aucun mode de scrutin pratiqué jusqu’à présent ne réalise l’idéal recherché.

Scrutin majoritaire : défaillant

Le système français actuel – le scrutin majoritaire à deux tours – doit être abandonné à cause de trois défauts majeurs. Quelques exemples d’élections présidentielles suffisent à les comprendre.
Premièrement, il trahit la volonté des électeurs : le gagnant d’une élection dépend du jeu des candidatures multiples et non de la seule volonté des électeurs.
  • François Mitterrand a été élu en 1988 : mais il semble que Raymond Barre, troisième au premier tour avec 16,5% des voix, aurait battu Mitterrand s’il avait survécu au premier tour.
  • Jacques Chirac a été élu en 1995 avec seulement 20,8% des voix au premier tour : mais si Philippe de Villiers ne s’était pas présenté, ses 4,7% des voix auraient pu s’ajouter au 18,6% d’Edouard Balladur, ce qui aurait produit une confrontation entre Balladur et Lionel Jospin au deuxième tour.
  • Chirac a été réélu en 2002 avec 19,9% des voix au premier tour : mais si Jean-Pierre Chevènement (5,3%) ou Christiane Taubira (2,3%) n’avaient pas été candidats, Jospin troisième (16,2%) aurait sans doute devancé Jean-Marie Le Pen (16,9%) et aurait pu battre Chirac au second tour. Inversement, si Charles Pasqua s’était présenté (comme il l’avait laissé entendre), on aurait pu avoir Le Pen et Jospin au second tour !
  • Nicolas Sarkozy a été élu en 2007 : mais si François Bayrou s’était qualifié au second tour, tous les sondages montrent qu’il aurait pu gagner contre n’importe quel candidat.
Deuxièmement, il fausse l’opinion de l’électorat : les décomptes des voix n’expriment en rien le sentiment des électeurs.
  • Régulièrement placé au moins en quatrième position (quatrième au premier tour en 1988, 1995 et 2007 avec respectivement 14,4%, 15,0% et 10,4% des voix, deuxième en 2002 avec 16,9% des voix), Jean-Marie Le Pen et ses idées sont rejetés par au moins trois électeurs sur quatre.
  • Régulièrement placés bas dans le classement (3,8% des voix en 1988, 3,3% en 1995, 5,2% en 2002, et 1,6% en 2007), les Verts et leurs idées sont pourtant acceptés par une majorité des Français.
  • L’écrasant score de 82,2% des voix pour Chirac contre Le Pen en 2002 ne mesure en rien l’opinion réelle des électeurs sur le candidat Chirac.
 
Troisièmement, il empêche l’électeur de s’exprimer et le force à faire un choix stratégique difficile (à la suite souvent regretté). Dans un premier tour qui n’offre qu’un choix entre une douzaine de candidats, que faire ?
  • Voter honnêtement pour son favori même s’il n’a aucune chance de gagner ?
  • Protester en votant pour un candidat « extrême » ?
  • Voter « stratégique » ou « utile » pour le moins pire parmi ceux qui ont une chance de survivre le premier tour ?
  • Ou manifester ses insatisfactions en votant blanc, conscient que la totalité des blancs n’est même pas annoncée ?
Les voix d’un candidat sont loin d’avoir le même sens : les additionner ne veut rien dire !
Les présidentielles de 2002 et 2007 suffisent à le démontrer. Pensez aux électeurs de gauche qui n’avaient pas voté socialiste au premier tour en 2002. Regrettant leur choix, beaucoup se sont ralliés « utilement » autour de la socialiste Royal au premier tour de 2007, pour se voir piégés une fois de plus, ayant de loin préféré Bayrou à Sarkozy. Le vote vraiment « utile » n’est qu’éphémère.
Imaginez qu’au premier tour en 2012 une liste de douze candidats soit offerte à l’électeur : Nathalie Arthaud, Martine Aubry (ou Dominique Strauss-Kahn, ou François Holland), François Bayrou, Olivier Besancenot, Jean-Louis Borloo, Jean-Pierre Chevènement, Nicolas Dupont-Aignan, Eva Joly (ou Nicolas Hulot), Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Sarkozy, et Dominique de Villepin. Un « 21 avril 2002 » est tout à fait possible, où soit la gauche soit la droite est éliminée. Serait-ce vraiment la volonté de l’électorat ? Et, devant une telle éventualité, l’électeur oserait-il voter selon son cœur ? Mais alors, combien de candidats seraient forcés d’abandonner ?
La démocratie est piégée par le système qui l’incarne ! Une expérience récente illustre bien ces propos.

Scrutin majoritaire : sondage du 6-7 avril 2011

Une étude a été commandée par Terra Nova et réalisée par Opinionway les 6 et 7 avril. Intitulée « Et si la présidentielle de 2012 se déroulait au Jugement Majoritaire ? », un échantillon de 1 025 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus a été sondé. Parmi eux, 991 personnes ont répondu à au moins une question et étaient inscrites sur les listes électorales. Les résultats cités ci-dessous concernent seulement ces 991 personnes et n’utilisent aucun ajustement par pondération.
Première question du sondage: « Si le premier tour des présidentielles de 2012 avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? ». Les réponses furent[1] :
Aubry
Le Pen
Sarkozy
Bayrou
Borloo
Joly
21,7%
20,6%
19,1%
8,5%
7,8%
7,4%
Mélenchon
Villepin
Besancenot
Chevènement
Dupont-Aignan
Arthaud
4,2%
3,7%
2,9%
1,9%
1,4%
0,8%
Ces pourcentages sont calculés sur une base de 849 votants, soit 85,6% des participations. En effet, 14,4% des 991 électeurs sondés avaient décidé de s’abstenir ou de voter blanc.
Que peut-on déduire de ses réponses ?
  • Dans l’hypothèse des opinions actuelles, le séisme du « 21 avril » se réaliserait, cette fois au détriment de la droite, Sarkozy étant éliminé au premier tour.
  • Opinionway nous rappelle qu’il faut prendre en compte des marges d’incertitude de 2 à 3%. Ainsi n’importe lequel des trois – Aubry, Le Pen, Sarkozy – pourrait être éliminé au premier tour, y compris le candidat réellement voulu par l’électorat.
  • Trois candidats se dégagent du lot, les autres sont relégués à des rangs insignifiants sans aucune chance d’accéder au second tour.
  • La stratégie évidente de Martine Aubry serait d’encourager d’autres candidatures de droite, de décourager des candidatures de gauche, et d’appeler au « vote utile ».
  • La stratégie de Nicolas Sarkozy serait l’image inverse : encourager d’autres candidatures de gauche, décourager des candidatures de droite, et appeler au « vote utile ».
  • Toute nouvelle candidature – comme celle de Nicolas Hulot – renforce ces déductions.
L’électeur ne sait plus comment voter. Certains candidats veulent empêcher leurs partenaires naturels de se présenter. Certains se présentent pour nuire à d’autres, tandis que d’autres abandonnent la défense de leurs idées pour ne pas risquer un « 21 avril ». C’est la démocratie à l’envers !
Deuxième question du sondage: « Si le deuxième tour des présidentielles de 2012 avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chance que vous votiez ? »
Réponses :
Aubry
63,2%
 
Aubry
56,0%
 
Sarkozy
63,3%
Le Pen
36,8%
 
Sarkozy
44,0%
 
Le Pen
36,7%
Marine Le Pen est très largement battue par Aubry et Sarkozy, mais elle se trouve néanmoins au second tour. Il est vraisemblable qu’elle puisse perdre contre tout autre candidat et se trouver néanmoins au second tour.
Martine Aubry est capable de battre confortablement Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen en face à face. Néanmoins, Aubry pourrait se faire éliminer dès le premier tour, comme ce fut le cas de François Bayrou en 2007. Cela démontre une fois de plus que le hasard des multiples candidatures décide du vainqueur plus que la volonté de l’électorat. 
La source de tous ces problèmes ? Ayant voté pour un candidat, la voix d’un électeur ne révèleabsolument rien de ce qu’il pense des autres candidats, ni, d’ailleurs, de ce qu’il pense de celui pour qui il a voté ! Plus d’information doit être demandée aux électeurs.
 

Jugement majoritaire 

 
Un tout nouveau mode de scrutin – le jugement majoritaire (JM) – a été conçu pour éliminer les défauts du scrutin majoritaire. Il est le résultat d’une nouvelle théorie du vote. Il se déroule en un seul tour (ce qui coûte moins cher au contribuable), classe tous les candidats, et les évaluent en attribuant à chacun une mention.
Le jugement majoritaire donne à l’électeur la possibilité de pleinement exprimer ses opinions. Au lieu de nommer un seul candidat, le JM lui demande d’évaluer les mérites de chacun des candidats dans une échelle de mentions :
Excellent, Très bien, Bien, Assez bien, Passable, Insuffisant, à Rejeter.
Avec douze candidats, le premier tour du scrutin usuel ne donne à l’électeur que 13 possibles expressions d’opinion (nommer un candidat ou voter blanc) ; le JM lui en donne presque 14 milliards.
Ainsi, un électeur évalue chaque candidat selon ses convictions : il pourrait, par exemple, donner 0Excellent, 0 Très bien, 2 Bien, 1 Assez bien, 2 Passable, 3 Insuffisant et 4 à Rejeter à douze candidats.
Avec les douze candidats du sondage du 6-7 avril, le bulletin de vote serait :
Bulletin de vote du « jugement majoritaire »
Pour présider la France,
ayant pris tous les éléments en compte,
je juge en conscience que ce candidat serait :
 
Excellent
Très Bien
Bien
Assez Bien
Passable
Insuffisant
A Rejeter
Nathalie Arthaud
             
Olivier Besancenot
             
Jean-Luc Mélenchon
             
Eva Joly
             
Martine Aubry
             
Jean-Pierre Chevènement
             
François Bayrou
             
Jean-Louis Borloo
             
Dominique de Villepin
             
Nicolas Sarkozy
             
Nicolas Dupont-Aignan
             
Marine Le Pen
             
Cochez une seule mention dans la ligne de chaque candidat.
Ne pas cocher une mention dans la ligne d’un candidat revient à le Rejeter.
L’électeur doit évaluer chaque candidat, c’est-à-dire cocher une mention dans la ligne de chaque candidat. Si un candidat n’est pas évalué par un électeur, ce vote est considéré comme à Rejeter. En effet, si un électeur ne prend pas le temps d’évaluer un candidat à la présidence de la République, implicitement il le rejette. La règle force aussi tous les candidats à tout faire pendant la campagne présidentielle pour mobiliser et inciter le maximum d’électeurs à les évaluer. Cela incite donc à diminuer le taux d’abstention.
Dans ce sondage, en moyenne, un candidat a été évalué par 97,1% des électeurs. Martine Aubry est la candidate qui a eu le plus grand taux de participation avec 98,6% des 991 participants, et Nathalie Arthaud a été celle qui a eu le plus bas taux de participation avec seulement 95,0% des électeurs. Comparant ces chiffres au taux de participation du scrutin majoritaire au premier tour (85,6%), on déduit que JM diminue considérablement le taux d’abstention (de plus de 10%).
Le décompte des bulletins donne une appréciation fine de chaque candidat. Par exemple, dans le sondage du 6-7 avril, Martine Aubry avait la distribution de mentions : Excellent 8,2%, Très bien 12,9% ; Bien17,0% ; Assez bien 12,6% ; Passable 19,6% ; Insuffisant 11,4% ; à Rejeter 18,4%. Ainsi ses 21,7% des votes au premier tour n’ont pas le même sens et représentent essentiellement un mélange d’Excellent et de Très bien.
En contraste, l’autre survivante du premier tour du sondage, Marine Le Pen, sort avec la distribution :Excellent 6,8%, Très bien 6,5% ; Bien 7,0% ; Assez bien 7,2% ; Passable 7,8% ; Insuffisant 9,3% ; à Rejeter55,6%. Ses 20,6% au premier tour correspondent à un mélange de trois mentions, Excellent, Très bien, etBien. Les voix du premier tour ont des sens très différents selon les candidats.
Dans ce même sondage, trois-quarts des électeurs n’ont accordé la mention Excellent  à aucun candidat ; presque la moitié n’accorde ni Excellent ni Très bien à aucun candidat ; un cinquième des 991 électeurs juge tous les candidats au plus Passable ; enfin, en moyenne un électeur rejette un tiers des candidats. Cela semble en accord avec le sentiment de méfiance de certains français vis-à-vis de la politique. Un autre comportement marquant : deux électeurs sur cinq attribuent leur meilleure mention à plusieurs candidats, dont un sur cinq à deux candidats et un sur cinq à trois ou plus. Ces électeurs ne veulent pas identifier un seul candidat préféré.
Ces faits démontrent la défaillance du scrutin majoritaire : les voix des électeurs dans le premier tour expriment des degrés d’estime et d’adhésion très différents ; 40% des électeurs indifférents ou indécis entre deux ou plusieurs candidats sont forcés d’en choisir un seul ; un électeur a des évaluations très variées pour les candidats pour lesquels il n’a pas voté (pouvant aller d’Excellent  à à Rejeter). Les opinions révélées par le JM ont bien plus de sens : les ignorer ne peut qu’induire en erreur.
La logique du classement et ses raisons sont expliquées dans le contexte du sondage.

Jugement majoritaire : élection présidentielle de 2012

 
La troisième question du sondage du 6-7 avril 2011 demandait aux participants de voter selon le JM. Les distributions des mentions étaient :
 
1er tour
 
Excellent
Très Bien
Bien
Assez Bien
Passable
Insuffisant
A Rejeter
0,8%
Nathalie Arthaud
0,1%
0,9%
3,4%
7,7%
13,7%
26,1%
48,0%
2,9%
Olivier Besancenot
0,8%
1,7%
6,9%
9,9%
16,1%
20,4%
44,2%
4,2%
Jean-Luc Mélenchon
1,3%
2,7%
5,0%
11,2%
16,5%
21,4%
41,8%
7,4%
Eva Joly
3,2%
4,7%
7,4%
14,5%
20,3%
19,0%
30,9%
21,7%
Martine Aubry
8,2%
12,9%
17,0%
12,6%
19,6%
11,4%
18,4%
1,9%
Jean-Pierre Chevènement
0,5%
1,1%
5,8%
12,9%
22,8%
24,7%
32,2%
8,5%
François Bayrou
1,2%
4,7%
12,8%
19,2%
26,1%
16,6%
19,3%
7,8%
Jean-Louis Borloo
2,2%
6,2%
15,3%
22,3%
19,6%
15,9%
18,5%
3,7%
Dominique de Villepin
2,0%
5,8%
11,9%
20,4%
20,7%
17,4%
21,9%
19,1%
Nicolas Sarkozy
4,1%
8,7%
11,1%
9,5%
13,5%
11,8%
41,3%
1,4%
Nicolas Dupont-Aignan
0,5%
1,4%
2,7%
7,0%
13,9%
27,7%
46,7%
20,6%
Marine Le Pen
6,8%
6,5%
7,0%
7,2%
7,8%
9,3%
55,6%
La mention-majoritaire d’un candidat est la seule mention soutenue par une majorité contre toute autre mention. Par exemple, la mention-majoritaire de Borloo est Passable car une majorité de 65,6% = 2,2% + 6,2% + 15,3% + 22,3% + 19,6% des électeurs jugent qu’il mérite au moins la mention Passable et une majorité de 54,0% = 19,6% + 15,9% + 18,5% des électeurs jugent qu’il mérite au plus la mention Passable. Ainsi, si l’électorat avait un choix entre accorder à Borloo Passable ou Assez bien, ceux qui pensent qu’il mérite Passable ou moins (54,0%) voteraient Passable. Par contre, à Le Pen est accordée la mention-majoritaire à Rejeter car une majorité de 55,6% la rejette.
Supposons que la mention-majoritaire d’un candidat soit Passable. Elle est complétée d’un plus (+) si le pourcentage des mentions meilleures que Passable du candidat est plus grand que le pourcentage des mentions pires que Passable du candidat ; dans le cas contraire, elle est complétée d’un moins
(–). Par exemple, la mention-majoritaire de Borloo devient « Passable + » car 46,0% = 2,2% + 6,2% + 15,3% + 22,3% de ses mentions sont meilleures que Passable et seulement 34,4% = 15,9% + 18,5% sont pires que Passable.
Le classement-majoritaire est établi de la manière suivante. Un candidat ayant une mention-majoritaire plus élevée qu’un autre est classé devant. Un candidat avec un « Assez Bien + » est classé devant un candidat avec un « Assez Bien – », et il en va de même pour toute mention-majoritaire. De deux candidats avec un « Assez Bien + », celui ayant le plus grand pourcentage des mentions meilleures qu’Assez Bien est classé devant l’autre ; et de deux candidats avec un « Assez Bien – », celui ayant le plus grand pourcentage des mentions pires qu’Assez Bien est classé derrière l’autre ; et, à nouveau, idem pour toutes les mentions-majoritaires.
Classement
Jugement
Majoritaire
Plus que la Mention-Majoritaire
La
Mention-Majoritaire
Moins que la Mention- Majoritaire
 
Classement
Scrutin
Traditionnel
 
1 Aubry
38,0%
Assez Bien –
49,3%
1 Aubry
21,7%
2 Borloo
46,0%
Passable +
34,4%
2 Le Pen
20,6%
3 Villepin
40,1%
Passable +
39,3%
3 Sarkozy
19,1%
4 Bayrou
37,9%
Passable +
35,9%
4 Bayrou
8,5%
5 Joly
29,9%
Passable –
49,8%
5 Borloo
7,8%
6 Sarkozy
4­6,9%
Insuffisant +
41,3%
6 Joly
7,4%
7 Chevènement
43,1%
Insuffisant +
32,2%
7 Mélenchon
4,2%
8 Mélenchon
36,8%
Insuffisant 
41,8%
8 Villepin
3,7%
9 Besancenot
35,4%
Insuffisant 
44,2%
9 Besancenot
2,9%
10 Dupont-Aignan
25,5%
Insuffisant 
46,7%
10 Chevènement
1,9%
11 Arthaud
25,8%
Insuffisant 
48,0%
11 Dupont-Aignan
1,4%
12 Le Pen
44,4%
A Rejeter
12 Arthaud
0,8%
Par exemple, Borloo et de Villepin ont tous les deux la mention-majoritaire  « Passable + », Borloo a 46,0% de mentions meilleures que Passable et Villepin 40,1%, donc Borloo est classé devant Villepin. Mélenchon et Besancenot ont tous les deux la mention-majoritaire « Insuffisant  », Mélenchon a 41,8% de mentions pires qu’Insuffisant et Besancenot 44,2%, donc Mélenchon devance Besancenot.
Martine Aubry semble être talonnée de près par Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy au premier tour. Cependant, vu ses évaluations, elle les domine dans le cœur de l’électorat : elle a beaucoup plus d’Excellentet de Très Bien, et elle est beaucoup moins à Rejeter. Marine Le Pen est deuxième au premier tour car celui-ci ne comptabilise que le nombre de ses partisans : avec le JM, elle est en dernière position car une majorité des électeurs la rejette. Les candidats de droite modérée Jean-Louis  Boorlo et Dominique de Villepin, très largement devancés par Sarkozy et Le Pen au premier tour, sont au contraire plus appréciés par une majorité de l’électorat. Le JM les classe en seconde et troisième positions avec la mention-majoritaire « Passable + », devant Sarkozy et Le Pen.
Toutes les mentions d’un candidat – les bonnes comme les mauvaises – sont prises en compte pour déterminer son rang dans le jugement majoritaire. A contrario, le scrutin majoritaire ne prend en compte qu’un mélange abracadabrantesque des opinions supposées favorables.

Jugement majoritaire : élection présidentielle de 2007

Le JM a été expérimenté pour la première fois dans trois bureaux de vote d’Orsay (1, 6 et 12) le jour de l’élection présidentielle de 2007. En sortant, après leur vote réel, les électeurs étaient invités à participer à l’expérience utilisant le jugement majoritaire. Ils avaient été informés de l’expérience par courrier, imprimé et affiche avec la coopération de la mairie. L’expérience a été réalisée dans les conditions habituelles : les bulletins étaient remplis et insérés dans des enveloppes dans des isoloirs, puis déposés dans des urnes transparentes. Contrairement à certaines prévisions, les électeurs n’ont eu aucune difficulté à s’exprimer : pour la plupart, une minute leur suffisait. Les files d’attente pour le jugement majoritaire n’étaient pas plus longues que celles du scrutin officiel. Des 2.360 personnes ayant voté en réel, 1.752 ont participé à l’expérience, c’est-à-dire 74%. 19 des bulletins ont été jugés invalides, laissant 1.733 suffrages exprimés.
Le bulletin de vote suit. Noter que la mention Excellent ne figurait pas dans l’échelle d’évaluation. Le sondage du 6-7 avril 2011 suggère qu’elle n’est pas nécessaire car très peu utilisée.
Bulletin de vote du « jugement majoritaire »
Pour présider la France,
ayant pris tous les éléments en compte,
je juge en conscience que ce candidat serait :
 
Très Bien
Bien
Assez Bien
Passable
Insuffisant
A Rejeter
Olivier Besancenot
           
Marie-George Buffet
           
Gérard Schivardi
           
François Bayrou
           
José Bové
           
Dominique Voynet
           
Philippe de Villiers
           
Ségolène Royal
           
Frédéric Nihous
           
Jean-Marie Le Pen
           
Arlette Laguiller
           
Nicolas Sarkozy
           
Cochez une seule mention dans la ligne de chaque candidat.
Ne pas cocher une mention dans la ligne d’un candidat revient à le Rejeter.
La moitié des électeurs n’a accordé la mention Très bien à aucun candidat ; le tiers a attribué sa meilleure mention à plusieurs candidats ; et en moyenne, un électeur a rejeté un tiers des candidats. Cela est en accord parfait avec le sondage du 6-7 avril 2011.
Le décompte des bulletins donne, une fois de plus, une appréciation fine de chaque candidat. Dans les trois bureaux d’Orsay en 2007, Dominique Voynet, septième officiellement à Orsay (1,7% des voix), était quatrième selon le JM, avec les mentions : Très bien 2,9% ; Bien 9,3% ; Assez bien 17,5% ; Passable23,7% ; Insuffisant 26,1% ; à Rejeter 20,5%. En contraste, Jean-Marie Le Pen, quatrième officiellement à Orsay (5,9% des voix), était dernier avec le JM ayant les mentions : Très bien 3,0% ; Bien 4,6% ; Assez bien 6,2% ; Passable 6,5% ; Insuffisant 5,4% ; à Rejeter 74,4%. Ces résultats ont bien plus de sens : l’écologie importe, Jean-Marie Le Pen est massivement rejeté (bien plus que sa fille Marine).
Dans ces trois bureaux de vote le résultat officiel au premier tour du système actuel fut :
 
Royal
Sarkozy
Bayrou
Le Pen
Besancenot
3 bureaux d’Orsay
29,9%
29,0%
25,5%
5,9%
2,5%
France entière
25,9%
31,2%
18,6%
10,4%
4,1%
Villiers
Voynet
Buffet
Bové
Laguiller
Nihous
Schivardi
1,9%
1,7%
1,4%
0,9%
0,8%
0,3%
0,2%
2,2%
1,6%
1,9%
1,3%
1,3%
1,2%
0,3%
Ces bureaux ne sont pas représentatifs de la France entière : Royal devance Sarkozy, le score de Bayrou est bien plus élevé, et celui de Le Pen est bien plus bas.
Les distributions des mentions des candidats suivent. Elles sont données dans l’ordre du JM.
 
Très Bien
Bien
Assez Bien
Passable
Insuffisant
A Rejeter
1 Bayrou
13,6%
30,7%
25,1%
14,8%
8,4%
7,4%
2 Royal
16,7%
22,7%
19,1%
16,8%
12,2%
12,6%
3 Sarkozy
19,1%
19,8%
14,3%
11,5%
7,1%
28,2%
4 Voynet
2,9%
9,3%
17,5%
23,7%
26,1%
20,5%
5 Besancenot
4,1%
9,9%
16,3%
16,0%
22,6%
31,1%
6 Buffet
2,5%
7,6%
12,5%
20,6%
26,4%
30,4%
7 Bové
1,5%
6,0%
11,4%
16,0%
25,7%
39,5%
8 Laguiller
2,1%
5,3%
10,2%
16,6%
25,9%
40,1%
9 Nihous
0,3%
1,8%
5,3%
11,0%
26,7%
55,0%
10 Villiers
2,4%
6,4%
8,7%
11,3%
15,8%
55,5%
11 Schivardi
0,5%
1,0%
3,9%
9,5%
24,9%
60,4%
12 Le Pen
3,0%
4,6%
6,2%
6,5%
5,4%
74,4%
Ceux auxquels ces résultats ont été montrés sans les noms ont pu deviner les trois premiers et le dernier par la seule donnée des distributions de leurs mentions !
Le classement-majoritaire est donné dans le tableau suivant.
Classement
Jugement
Majoritaire
Plus que la Mention-
Majoritaire
La
Mention-Majoritaire
Moins que la Mention- Majoritaire
 
Classement
Scrutin
Traditionnel
 
1 Bayrou
44,3%
Assez Bien +
30,6%
1 Royal
29,9%
2 Royal
39,4%
Assez Bien 
41,5%
2 Sarkozy
29,0%
3 Sarkozy
38,9%
Assez Bien 
46,9%
3 Bayrou
25,5%
4 Voynet
29,8%
Passable 
46,6%
4 Le Pen
5,9%
5 Besancenot
46,3%
Insuffisant +
31,2%
5 Besancenot
2,5%
6 Buffet
43,2%
Insuffisant +
30,5%
6 Villiers
1,9%
7 Bové
34,9%
Insuffisant 
39,4%
7 Voynet
1,7%
8 Laguiller
34,2%
Insuffisant 
40,0%
8 Buffet
1,4%
9 Nihous
45,0%
A Rejeter
9 Bové
0,9%
10 Villiers
44,5%
A Rejeter
10 Laguiller
0,8%
11 Schivardi
39,7%
A Rejeter
11 Nihous
0,3%
12 Le Pen
25,7%
A Rejeter
12 Schivardi
0,2%
François Bayrou, avec une mention-majoritaire d’« Assez Bien + » est le gagnant à Orsay, alors que le système usuel l’élimine au premier tour.
Il est possible de déduire des bulletins de vote du jugement majoritaire ce qu’aurait été le résultat des confrontations entre toutes les paires de candidats, en particulier la confrontation entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Ils sont donnés dans le tableau qui suit (où, par exemple, Voynet bat Besancenot avec 56,3% des voix) :
 
Bayrou
Royal
Sarkozy
Voynet
Besancenot
Le Pen
Bayrou
55,5%
59,7%
76,7%
77,1%
85,7%
Royal
44,5%
52,3%
68,8%
74,0%
80,8%
Sarkozy
40,3%
47,7%
59,8%
61,5%
80,3%
Voynet
23,3%
31,2%
40,2%
56,3%
73,5%
Besancenot
22,9%
26,0%
38,5%
43,7%
69,2%
Le Pen
14,3%
19,2%
19,7%
26,5%
30,8%
Selon les données du jugement majoritaire, Royal bat Sarkozy avec 52,3% des voix : le résultat actuel dans ces trois bureaux fut 51,3% pour Royal, une prédiction à 1% près du vrai résultat. Cet écart s’explique par les 26% qui n’avaient pas participé et par le déroulement de la campagne entre les deux tours.  Que Bayrou soit le « gagnant-Condorcet » – car il bat tout autre candidat dans un duel à deux – a été rapporté régulièrement dans les sondages depuis janvier 2007 jusqu’à l’élection.
 
 

Jugement majoritaire : autres avantages

Le centre, est-il favorisé ? Certains affirment que le jugement majoritaire favorise les candidats du centre, et donc qu’il était prévisible que Bayrou serait l’élu de ce système. Ce n’est vrai ni en théorie ni en pratique. Les résultats du premier tour du bureau 12 d’Orsay furent :
Royal
Sarkozy
Bayrou
Le Pen
Besancenot
Villiers
31,96%
26,6%
20,2%
10,1%
2,7%
2,5%
Voynet
Bové
Buffet
Laguiller
Nihous
Schivardi
2,3%
1,3%
1,2%
0,8%
0,2%
0,0%
Dans ce bureau le jugement majoritaire classe Royal première avec la mention « Assez Bien + », Bayrou second avec la même mention et Sarkozy troisième avec « Assez Bien – ». Mais Bayrou est autant au centre pour un électeur du bureau 12 qu’ailleurs !
Recevoir beaucoup de mentions élevées et peu de mentions basses est ce qui donne un classement élevé : les obtenir n’est pas réservé à un candidat du centre plus qu’à un autre. La théorie et les expériences démontrent que le JM est bien moins favorable au centre que les méthodes de Condorcet et de Borda (qui toutes les deux élisent Bayrou dans ce même bureau 12). Aussi, dans le sondage du 6-7 avril, Martine Aubry gagne très largement avec le JM alors qu’elle n’est pas une candidate centriste mais à la gauche du PS. Elle est suivie par deux candidats de droite modérée. Les candidats du centre (Bayrou et Chevènement) arrivent seulement en quatrième et cinquième positions.
Le jugement-majoritaire n’avantage ni désavantage les partis majeurs de droite, de gauche, ou de centre, et il diminue l’influence des extrêmes.
Le scrutin majoritaire à deux tours élimine le centre, avantage beaucoup les partis majeurs de droite ou de gauche, et il donne trop d’importance aux extrêmes. Les méthodes de Borda et de Condorcet avantagent beaucoup le centre au détriment des partis majeurs de droite et de gauche.
Quelle stratégie du vote ? Le jugement majoritaire incite à l’honnêteté et permet à l’électeur de voter selon son cœur tout en votant utile. En effet, une des caractéristiques les plus importantes du jugement majoritaire est précisément qu’il combat les consignes de vote et les évaluations exagérées.
Prenez, par exemple, Bayrou, Royal, et Sarkozy en 2007, dont les mentions-majoritaires sont toutes Assez bien. Les électeurs qui jugent l’un de ces candidats meilleur qu’Assez bien ne changeraient rien à son classement en exagérant ses mentions vers le haut; ceux qui le jugent pire qu’Assez bien ne changeraient rien non plus en exagérant ses mentions vers le bas.
D’autres manipulations stratégiques sont envisageables. Par exemple, le gagnant des trois bureaux de vote d’Orsay avec le jugement majoritaire était François Bayrou, suivi de Ségolène Royal. Aurait-il été possible pour des électeurs qui jugent Royal meilleure que Bayrou, et qui redoutent la victoire de Bayrou, de donner des mentions différentes – augmenter la mention de Royal et diminuer celle de Bayrou – pour faire gagner Royal ? L’analyse de cette possibilité montre qu’il est très difficile de changer le résultat. La théorie et la pratique démontrent que le jugement majoritaire est le mode de scrutin le plus difficilement manipulable.
Pour des primaires ? Un parti politique a tout intérêt à utiliser le jugement majoritaire dans les élections internes, en particulier ses primaires.
Les primaires ont un but : rassembler les électeurs d’une même famille autour du meilleur candidat possible pour affronter les candidats d’autres partis politiques. Manifestement, le mode de scrutin majoritaire à un ou deux tours ne répond pas à cette exigence. En plus des défauts majeurs déjà discutés, il œuvre à créer des factions – des partisans inconditionnels d’un candidat, d’une tendance ou d’un courant – difficilement réconciliables après la bataille interne.
Le parti socialiste en a fait l’expérience dans les primaires de 2007 et la désignation du premier secrétaire en 2008. Dans les deux cas les militants étaient forcés de choisir un camp contre les autres, alors qu’ils avaient des opinions positives sur tous les candidats. Le jugement majoritaire leur aurait permis de s’exprimer de façon fine, moins conflictuelle et plus consensuelle : tous les candidats auraient pu avoir des mentions-majoritaires honorables (comme un sondage Terra Nova/Opinionway le confirme).
Aujourd’hui le jeu des candidatures multiples pour les primaires PS de 2011 est en pleine effervescence. Il est déjà en train de diviser le PS. Le JM éliminerait ce jeu complètement : n’importe quelle candidature pourrait être envisagée sans nuire à aucune autre.
 
 

Pour une réforme électorale

Le scrutin majoritaire empêche les électeurs de s’exprimer librement. Depuis au moins l’élection présidentielle de 1988, il y a un sérieux doute que l’élu soit le candidat voulu par l’électorat. Depuis celle de 2002, l’extrême droite – pourtant rejetée par une grande majorité des Français – prend en otage la démocratie. Cela ne concerne pas seulement l’élection présidentielle, mais toutes les élections – législatives, cantonales, et autres – où un candidat doit être choisi parmi plusieurs.
Pour réellement achever le suffrage universel, le moment est venu de réformer le mode de scrutin. Le mode de scrutin majoritaire à deux tours n’est qu’une pure invention de l’esprit humain. Certains pays – comme l’Australie ou l’Irlande – pratiquent d’autres inventions. Certains – comme la Grande Bretagne – organisent un référendum pour en changer.
Pourquoi ne pas remplacer une habitude défaillante quand un remède existe ? Le jugement majoritaire choisit le candidat jugé le plus méritant par une majorité de l’électorat. En plus, il écarte les trois défauts majeurs du scrutin majoritaire :
Primo, le JM protège l’électorat contre le jeu des multiples candidatures : rajouter ou retirer des candidats ne change pas les mentions et donc ni le gagnant, ni le classement.
Secundo, en prenant en compte l’opinion de tout électeur sur tous les candidats, le JM mesure avec précision le mérite de chaque candidat, traduisant ainsi fidèlement le sentiment de l’électorat.
Tertio, le JM donne à l’électeur la liberté totale d’exprimer ses opinions : le vote « utile » est le vote de « cœur », il n’y a plus de dilemme ni de regret.
Il a été démontré scientifiquement que le jugement majoritaire est la seule réponse possible à tous les maux. Les diverses expériences entreprises ont confirmé sa validité en pratique. Il reste à saisir chaque opportunité pour l’expérimenter afin de convaincre les acteurs politiques – les femmes et les hommes politiques, les journalistes, les philosophes, les politologues – et surtout les citoyens, de son bien fondé.

Références

 
De Michel Balinski et Rida Laraki : 
 
Majority Judgment : Measuring, Ranking and Electing, MIT Press, Cambridge, MA, USA and London, England, 2010.
“A theory of measuring, electing and ranking”, Proceedings of the National Academy of Sciences, USA104 (2007) 8720-8725.
« Le dilemme du vote “utile”», Le Monde, 30 mars 2007, p. 22
« Le jugement majoritaire : l’expérience d’Orsay », Commentaire N° 118, été 2007, pp. 413-419
« Une des racines du mal socialiste », Libération, 26 octobre 2008
« PS : le jugement majoritaire, meilleur système de primaires », Rue89, 30aout, 2010.
“Judge: Don’t Vote!”, Cahier du Laboratoire d’Econométrie de l’École Polytechnique No. 2010-27, novembre 2010.
“Election by majority judgment: experimental evidence”, in In Situ and Laboratory Experiments on Electoral Law Reform: French Presidential Elections, eds. B. Dolez, B. Grofman, and A. Laurent, Springer, 2011, pp. 13-54.


[1] Ces résultats du premier tour sont presque identiques aux résultats pondérés.