« Moi, à ton âge… »

Tom, sept ans, fait ses devoirs de vacances sur la grande table de jardin à l’ombre d’un pin parasol. Son père jardine un peu plus loin, sa mère taille les rosiers, les grands-parents dévorent leurs livres, allongés dans leurs transats. Tom s’applique à faire des pages d’écriture sous le regard attendri que son papi lance, de temps à autre, par-dessus ses lunettes.
–    Où en es-tu Tom ?
–    J’ai bientôt terminé maman !
–    Moi, à ton âge je ne mettais pas autant de temps pour écrire une page ! Mon écriture était bien plus lisible que la tienne ! lance-t-elle dédaigneusement en contemplant le travail de son fils.
–    Tu es une fille ma chérie, les filles sont plus précoces que les garçons argue la grand-mère émergeant de son roman.
–    Termine ta séance de travail par un peu de lecture Tom.
–    Oui maman, répond le petit garçon déçu.
–   Veux-tu qu’on le fasse ensemble Tom ? lui demande son grand-père
–    Oh oui papi ! S’exclame l’enfant sauvé des eaux troubles.

L’enfant s’installe à côté de son grand-père et commence la lecture de son histoire à voix haute.
–    C’est bien Tom, tu te débrouilles très bien. Mais est-ce que tu aimes ça lire au moins ?
–    Oui papi, j’aime bien lire !
–    Tu sais mon chéri, moi, à ton âge j’adorais lire et inventer moi-même des histoires. Elles surgissaient toutes seules dans ma tête, les unes derrière les autres ! Quand j’ai su bien écrire, j’en ai raconté plein ! Il y avait des feuilles de papier qui traînaient partout dans ma chambre. Ma mère me grondait souvent à cause de ce désordre. J’aurais pu devenir écrivain si j’avais voulu !
–   Et pourquoi t’es pas écrivain alors ?
–   Tu sais Tom, dans la vie on ne fait pas toujours ce que l’on veut !

Les souvenirs se ramassent à la pelle et les regrets aussi

Ce classique des classiques, trahit un nombrilisme tenace chez celui qui y fait appel. « Moi, je », c’est l’attitude de l’individu qui répond toujours au problème des autres en y substituant les siens. Logique, là au moins il se sent concerné. Concerné tant et si bien que les adeptes du « moi, je » sont incapables de se mettre à l’écoute d’une autre personne qu’eux-mêmes. Cette affirmation de soi surabondante répond à un besoin de se protéger contre une dévalorisation du Moi. Le parent qui se gargarise de cette formule ronflante « moi, à ton âge », cherche à « se la péter », comme on dit aujourd’hui, pour oublier ses rêves de gloire inachevée. Les souvenirs sont toujours plus beaux quand on les revisite. Et de toutes les façons, personne ne peut aller contrôler la véracité des faits. Certainement pas l’enfant, qui n’a pas d’autre choix que de prendre l’évidence pour argent comptant. Cette attitude de supériorité est feinte, elle vise à débarrasser le parent de ses déceptions, de l’amertume qu’il ressent face à une vie qu’il rêvait autrement.

Comparaison n’est pas raison
Par l’expression de ce « Moi, à ton âge », le parent établit une comparaison arbitraire entre son enfant et lui, dont la conséquence directe est la dépréciation de l’enfant. Ce message a un impact pervers sur sa confiance en soi et sur l’image qu’il se construit de lui-même. Cette comparaison pénalisante suscite d’office chez l’enfant un sentiment de découragement, d’incompétence, si le message est trop récurrent. Le parent instaure dans l’esprit de l’enfant cette attitude mentale comparative que la plupart des adultes automatisent. Un automatisme qui sera le carburant du complexe d’infériorité de leur enfant. Répéter à son enfant « moi, à ton âge… », c’est lui faire endosser l’habit du perdant, c’est lui inculquer l’art d’échouer en toute circonstance. Comparer sans cesse ses compétences, son savoir, son savoir-faire, son intelligence, etc. etc., équivaut à vouloir le faire exister essentiellement aux yeux des autres mais surtout pas à ses propres yeux. Recourir à « moi, à ton âge », c’est transmettre, inconsciemment, ses propres conduites d’échec à son enfant et entraver son épanouissement. Même si le ton avec lequel le message est transmis peut être des plus nostalgique « Moi, à ton âge j’adorais lire et inventer des histoires. Si j’avais voulu j’aurais pu être écrivain ! », il n’en garde pas moins sa nocivité. Ce temps des regrets est le fil conducteur de l’échec. S’il n’est pas devenu écrivain, c’est qu’il n’avait sans doute pas assez de talent ou de conviction.

Etre ou paraître ?

Choisissez votre camp. Si vous voulez que votre enfant se réalise, qu’il soit bien dans sa peau, ne pénalisez pas ses potentialités en abusant de comparaisons ineptes. Ces conduites verbales ont des effets pernicieux que votre enfant adoptera malgré lui, par imprégnation. Ses parents sont ses références absolues. Ne lui faites pas subir ce que vous n’auriez pas voulu que l’on vous fasse. Comparer rime avec échouer.   

par : Caroline Messinger