Logique totalitaire et crise de l’Occident

Notre époque est celle de la crise : crise de l’économie, de l’environnement, de la politique, de la religion, de l’art, de l’éducation, de la famille… il est même devenu difficile d’identifier un domaine qui ne soit pas en crise. Mais la philosophie ne peut pas se satisfaire de la description successive de ces crises, elle doit tenter d’en saisir l’unité, et de penser alors cette crise comme époque. Et en effet, une crise est fondamentalement un phénomène temporel : le terme vient du vocabulaire médical et désigne la fin du temps d’incubation d’une maladie, c’est-à-dire la phase à la fois la plus dangereuse de cette maladie, et la plus significative en ce qu’elle révèle un processus qui jusque là était dissimulé sous l’apparence faussement rassurante de la santé. Penser notre époque comme crise impose alors de la situer dans une histoire au long cours, et de se demander ce que cette crise révèle de notre histoire.

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La caractéristique la plus frappante de notre époque est la globalisation, c’est-à-dire le rassemblement de tous les peuples et de toutes les contrées du monde dans un même espace commun. L’intégration de multiples phénomènes particuliers dans un milieu universel unique définit philosophiquement le concept de totalité, et en cela la globalisation doit se redéfinir comme totalisation. Nous sommes les contemporains de l’avènement d’une totalité planétaire à l’intérieur de laquelle tout est désormais interdépendant, et c’est cette totalité qu’il s’agit de penser.

Cette totalité impose à tous les peuples de la planète la même conception du monde (la science), le même principe politique (la démocratie), la même organisation économique (le capitalisme) et les mêmes moyens d’action et de production (la technologie). Or ces quatre catégories fondamentales de la totalisation contemporaine sont d’origine spécifiquement occidentale, et leur domination est le résultat de l’occidentalisation de tous les peuples du monde. C’est donc dans l’histoire occidentale qu’il faut chercher la genèse de la totalisation contemporaine.

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Hegel est le philosophe qui a découvert la logique immanente à l’histoire occidentale, et il l’a précisément compris comme logique de la totalisation par l’intégration de tout ce qui est à l’intérieur du concept. L’histoire s’achève alors à ses yeux dans la « totalité autonome » de l’État, régie par la terreur et la guerre. Cette figure de l’État correspond au concept classique de totalitarisme, qu’il importe alors d’étudier. Or ce que montre le nazisme, caractérisé par la désintégration de l’appareil d’État et l’absence de toute instance centrale de gouvernement, c’est que le totalitarisme n’est pas forcément étatique ni même politique : il s’agit alors d’identifier un processus immanent de totalisation dont les régimes totalitaires ne furent que des phénomènes dérivés.

Ce processus est celui que Tocqueville a vu dans la massification des sociétés démocratiques : la démocratie est en effet une réalité sociale et non politique, qui se définit par l’avènement d’un pouvoir de masse à l’intérieur de laquelle les hommes particuliers ne sont plus rien, sinon des exemplaires standards de cette masse. Le pouvoir total de la masse constitue en cela le fondement du totalitarisme. Tocqueville échoue cependant à expliquer ce processus, qu’il fonde en dernière instance sur la Providence divine ; il a cependant mis au jour son lien avec la révolution industrielle.

Mais c’est Marx qui a pensé jusqu’au bout ce processus de totalisation immanent au champ des pratiques. Si les sociétés humaines quittent l’immobilité et l’éparpillement qui caractérisaient les époques artisanales, c’est qu’elles se rassemblent en masses mobilisables par un dispositif économique qui dans l’argent dispose du moyen universel de détermination et d’incitation des individus particuliers. L’originalité de ce système économique est de tout soumettre à l’argent, non seulement les marchandises, mais le travail lui-même par le biais du salariat : par le salariat les sociétés humaines sont ainsi tout à la fois soumises à l’argent, et réduite à une quantité de travail disponible, c’est-à-dire à une masse. Mais si l’argent, par le salariat, mobilise toutes les énergies et consomme toute puissance, c’est dans un seul but : se produire lui-même. Et c’est là en effet le schéma de base de l’opération économique en régime capitaliste : une quantité d’argent (un capital, au sens courant du terme) achète de la puissance de travail, qu’elle ne fait passer à l’acte que pour se produire elle-même, et ainsi s’accroître (faire un profit). Le Capital est précisément l’argent en tant qu’il se produit lui-même, et le capitalisme se définit par cette automatisation du processus de production, qui fonctionne désormais en lui-même et pour lui-même, ne recherche plus que sa propre croissance, sans que les hommes ait un quelconque pouvoir sur lui même quand il s’avère dévastateur pour l’environnement. En quoi il apparaît que le capitalisme est crise, et que surmonter la crise, c’est indissolublement surmonter le capitalisme.

Mais si le capitalisme se définit par ce processus d’autonomisation du dispositif d’autoproduction de l’argent — ce qui est devenue manifeste à tous dans l’automatisation cybernétique de la finance —, alors la question de la technique est plus fondamentale encore que celle du capitalisme : dire que la totalité planétaire aujourd’hui est devenue un système autonome et automatique qui ne fonctionne plus qu’en vue de lui-même, c’est reconnaître qu’elle est une gigantesque machine dont les hommes ne sont plus que des rouages, quand ce n’est pas des grains de sables qu’il convient d’évacuer. C’est ainsi que Günther Anders a compris l’époque de la technique : par sa description minutieuse du consumérisme ou de la télévision, il a mis en évidence l’existence d’un « totalitarisme technocratique », dont on peut craindre qu’il soit indépassable.

Mais il devient alors possible de circonscrire la crise. Notre époque est celle de l’avènement d’une totalité surhumaine — pourtant produite par les hommes au cours de leur histoire — qui désormais est devenue autonome, ne fonctionne plus qu’automatiquement et en vue d’elle-même, et pour ce faire instrumentalise les hommes et se les soumet : tous les processus de dévastation, de démantèlement, d’atomisation et de destruction que l’on constate aujourd’hui peuvent alors être conçu comme les effets les plus immédiat de ce processus de totalisation.

Par  Jean Vioulac, La logique totalitaire, Essai sur la crise de l’Occident 

 

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