L’homme pressé

Les nouvelles technologies ont engendré un homme nouveau qui a le monde à portée d’un clic. Et de moins en moins de temps pour lui.


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Du réveil au coucher, c’est course aux e-mails, coups de fils, répondeurs, e-mails bis, SMS en pagaille, tweets à la volée, j’aime, j’aime pas, to-do list reportée de moitié à demain. Au secours : nous n’avons plus le temps de rien et avons sans cesse l’impression d’avoir un train de retard. Où est passée la satisfaction journalière du travail accompli et du repos bien mérité ? D’où nous vient ce sentiment lancinant de culpabilité(désolé pour le retard), de volonté contrariée (je voulais t’appeler mais…) avec, comme unique perspective d’apaisement, celle des prochaines vacances ? Et surtout, vers quoi courons-nous constamment avec les sourcils ainsi froncés ?

Présent en sursis

Reconnaissons au préalable que notre plainte est fallacieuse : comment pourrions-nous avoir moins de temps qu’avant ? Les horloges ne tournent pas plus vite, nos journées contiennent toujours vingt-quatre heures et nos semaines sept jours. Objectivement, nous avons même plus de temps que par le passé. Non seulement nous vivons plus longtemps que les générations précédentes, mais nous travaillons moins : nous avons des soirées libres, des week-ends, des congés. Et pourtant, quelque chose nous empêche de profiter pleinement de ces plages de repos. Comme si la boucle n’était jamais bouclée, au point que nous avons souvent la sensation de ne pas être là où il faudrait, d’avoir perdu notre capacité à « vivre l’instant présent ». Comme l’explique le sociologue allemand Hartmut Rosa dans son essai « Accélération » (éd. La Découverte, 2013), le paradoxe du progrès technologique est queplus nous gagnons du temps, et moins nous en avons. Exemple ? Le voyage que nous faisions autrefois à pied, à cheval ou en train, nous l’accomplissons désormais en avion ou dans une voiture munie d’un GPS. En trois heures, nous circulons d’un point à l’autre de l’Europe et personne ne trouve plus exceptionnel de se rendre à l’autre bout de la planète pour quelques jours. Nous voyageons vite, mais nous voyageons aussi sans prendre notre temps. Résultat des courses : les études montrent que la terre nous apparaît aujourd’hui soixante fois plus petite qu’avant la révolution des transports ! L’accélération temporelle anéantit l’espace lui-même. Nous souffrons de vertige immobile.

Par le petit bout de la tablette

Dans ce jeu pervers, la culture numérique ne joue pas un rôle anodin. À regarder tel tableau de maître « à travers » la tablette qui le photographie, à découvrir une ville « à travers » le smartphone qui la filme, à vivre l’émotion d’une fête « à travers » le tweet qui en témoigne, c’est comme si notre rapport au présent était en permanence médié. Comme si nous étions toujours déjà en train de nous fabriquer un souvenir pour demain, à la fois dans le futur et dans le passé, jamais hic and nunc. Comme l’a bien analysé le philosophe Michel Serres dans « Petite Poucette » (éd. Le Pommier, 2012), les nouvelles technologies ont en effet initié une véritable révolution anthropologique, semblable à celle que l’humanité a connue au moment de l’invention de l’écriture, puis de l’imprimerie. En modifiant notre rapport à l’espace, à la mémoire, à la pensée et au temps, elles ont mis au monde un homme nouveau, pour qui le monde est à portée de pouce. À contre-courant des oiseaux de mauvais augure qui prédisent l’avènement d’une génération abrutie, Michel Serres souligne pourtant le haut potentiel de ces nouvelles technologies : certes, elles nous privent de certaines capacités de mémoire et de traitement de l’information, mais elles nous ouvrent aussi de nouvelles possibilités de mises en relation, d’invention et de création. Notre cerveau se modifie à leur contact mais les profits sont tout aussi importants que les pertes.

Servitude volontaire

Le hic ? Ces changements sont advenus si brutalement que la plupart des individus en sont encore déconcertés, abrutis par les multiples possibilités ouvertes par l’accessibilité instantanée des lieux, des personnes, des savoirs. Symptôme de cette accélération incontrôlée, le burn-out touche aujourd’hui un nombre croissant de travailleurs – d’après certaines études, un sur quatre –, remettant à l’avant-plan une pénibilité du travail dont on pensait s’être débarrassé grâce au progrès. En ayant fait exploser les frontières entre la maison et le bureau, l’espace privé et vie publique, les technologies ont accru l’emprise du management de la performance et poussent chacun d’entre nous à adopter une nouvelle forme de servitude volontaire. Ma conviction est que les normes temporelles ont pris le relais des codes éthiques : nous vivons dans un monde de devoirs qui ne sont plus religieux ou moraux, mais temporels, explique ainsi Hartmut Rosa (« Philosophie Magazine » nº 57, 23/02/2012). Nous sommes sous l’emprise d’horaires et de délais imposés. Le régime normatif de la modernité est temporel. Ce qui m’intéresse, c’est que les normes ne sont jamais discutées, elles sont dépolitisées. S’il y avait un code et que votre patron vous demandait de travailler jusqu’à 2 h du matin, personne ne le ferait ! Mais nous le faisons, car nous pensons qu’il s’agit là d’une forme de liberté. Le smartphone souvent « offert » par l’entreprise nous suit ainsi jusque dans la chambre et la salle de bains, provoquant la collusion entre nos différents temps de vie, qui se confondent dans un flux continu. Or, sans rupture, sans attente, le temps ne peut être éprouvé intimement. Aujourd’hui, nous sommes dans une stimulation continuelle qui nous amène à réagir plutôt qu’à agir, explique le Dr Philippe Antoine, neuropsychiatre et président de la Société belge de sophrologie et de relaxation. Nous sommes très sollicités et, d’une certaine manière, nous n’avons plus le temps de réfléchir : il y a une perte du côté de l’introspection, qui est pourtant une tendance naturelle de l’homme. Or, quand l’hyperconnexion nous empêche paradoxalement de nous connecter à nous-mêmes, nous développons toute une série de pathologies : stress, problèmes de sommeil, burn-out et bien sûr dépression, ce fléau qu’Hartmut Rosa considère comme « la maladie de l’accélération » puisque ne plus se lever, s’isoler, broyer du noir serait pour lui la réponse de l’homme contemporain à l’excès de vitesse dont il se sent prisonnier.

Le goût du présent

Dans un contexte où le besoin de ralentir se fait plus pressant, les méthodes de méditation et de pleine conscience ont donc connu ces dernières années un engouement sans précédent. Et pour cause . Dans la pleine conscience, explique Philippe Antoine, la directive, c’est de dire : Je suis ici et maintenant, tel que je suis, sans jugement. On n’essaie pas de mettre des étiquettes, on laisse passer les choses avec une certaine bienveillance. Si je vois quelque chose, si j’entends quelque chose, je n’essaie pas de m’y accrocher, je ne me demande pas si c’est intéressant. Un peu comme lorsqu’on regarde un paysage sans se dire à tout bout de champ : ça, c’est un train, ça c’est une vache. À l’heure où chacun est amené à donner son avis et à distribuer des notes sur les réseaux sociaux, l’exercice est tentant. Mais ces méthodes, récupérées avec enthousiasme par le monde de l’entreprise, qui y voit l’occasion de s’entourer de salariés moins stressés (et donc plus productifs !), ne doivent pas cacher la forêt de l’accélération. Car comme l’explique Hartmut Rosa, à l’heure où ne croyons plus à la vie éternelle, multiplier les expériences, remplir notre agenda, est surtout pour nous une manière de faire reculer la mort. Nous voudrions ralentir et en même temps nous le redoutons. Pour retrouver le goût du présent, inutile donc de traîner les pieds artificiellement : nous devons plutôt miser sur des « caisses de résonance » : l’art, la convivialité, ces moments qui ramènent l’intensité au cœur du présent. Pas forcément plus slow, mais forcément plus « connectés ». Avec ou sans 3G.

source : lesoir.be