Le « journalisme d’impact », ou comment donner envie d’agir

Confrontés à une manière d’informer qui risque de devenir contreproductive à force d’être anxiogène, les journalistes peuvent aussi donner envie d’agir. L’association Reporters d’Espoirs défend cette approche. Témoignages.

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Accidents, échecs, crimes sont les invités privilégiés des journaux d’actualités. Aujourd’hui, des informations sans tragique ni sensationnel sont-elles encore des « news« ? Le journalisme peut-il se contenter de traduire la morosité ambiante? La profession est en général dubitative quant au traitement du côté positif du monde. Mais, sans tomber dans le travers inverse qui consisterait à ne communiquer que de bonnes nouvelles, elle peut mettre en lumière les femmes et les hommes qui prennent l’initiative face aux difficultés et qui obtiennent des résultats.  

C’est ce à quoi oeuvre l’association française Reporters d’Espoirs, depuis près de dix ans, en France, avec des confrères toujours plus nombreux au-delà des frontières. Pour un constat partagé: aux journalistes qui sont le miroir de la société de se faire aussi les relais de cette part de la réalité, en portant chacun dans leur média une vision plus équilibrée du métier de l’information. 

« La négativité dans l’information fait fuir les lecteurs »

Catherine Gyldensted, Danemark: »Huit fois sur dix, le traitement de l’actu repose sur la victimisation à laquelle, nous journalistes, avons été éduqués. » Après dix ans d’investigation pour la radio et la télévision danoise, Cathrine Gyldensted rejoint l’université de Pennsylvanie, aux Etats-Unis, pour mener des études sur la psychologie et les médias.  

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L’entretien constructif 

« La lecture du négatif incite au repli, à la peur et au désengagement… et, in fine, à l’abandon de la lecture des journaux », en déduit celle qui forme désormais ses confrères, au Danemark et au Groenland, à « l’entretien constructif ». « La manière d’interviewer compte. Un journaliste interrogeant un SDF obtiendra des réponses très différentes selon qu’il aborde son sujet sous l’angle de la souffrance ou de la résilience. »  

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« La bonne nouvelle en contrepoint d’un climat plombant »

Émilie Sueur, rédactrice en chef, L’Orient-Le jour (Liban): « Nous regardions la une de notre site, et ça nous a sauté aux yeux: on aurait dit une nécrologie! », se souvient Emilie Sueur. Avec son équipe, elle se fixe un défi en avril 2012: « Consacrer une rubrique, chaque lundi, à une bonne nouvelle. » Pour célébrer le rayonnement du Liban dans le monde, à travers ses champions sportifs, ses cinéastes ou ses grands crus vinicoles distingués.  

Un article « positif » 

Ou encore la capacité des populations à se prendre en mains: ici, un commerce de troc se met en place pour répondre à la crise économique; là, une ONG, Forestronica Crew, incite les citoyens à rejoindre les opérations de nettoyage des plages… « Au-delà du sens journalistique d’une information, c’est un engagement que nous avons pris, en réponse au climat de tension qui règne au Liban ». Et l’article « positif » du quotidien libanais fait régulièrement partie du top 3 de la semaine.  

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« Il y a une véritable attente de la part des téléspectateurs »

Brian Williams, NBC, Nightly News (Etats-Unis): Présentateur du journal télévisé du soir, numéro 1 des audiences aux Etats-Unis,Brian Williams y tient également, chaque jour, depuis décembre 2010, une chronique de deux minutes trente. Baptisée Making a Difference, elle est consacrée à des « héros du quotidien ». Le rendez-vous traite de sujets aussi variés que la santé, l’enfance, l’entraide face aux catastrophes naturelles, ou l’insertion par le sport.  

Les héros du quotidien 

« C’est mon épouse qui m’a soufflé l’idée de mettre en lumière ces histoires constructives », confie le journaliste américain. Il a alors demandé à ses téléspectateurs de lui envoyer des exemples. « En moins de deux jours, je croulais sous les e-mails. Nous avons reçu plus d’histoires qu’il n’est possible d’en couvrir! Je pensais mettre au défi l’intérêt des téléspectateurs pour le positif, et je dois avouer qu’ils m’ont bluffé! » 

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« La puissance des médias pour résoudre les enjeux humains et environnementaux »

Jeremy Wickremer, cofondateur TMI-Transformational Media Initiative (Royaume-Uni): A 35 ans, Jeremy Wickremer a lancé le Sommet international des médias « porteurs de solutions », en septembre 2012, à Londres. Il regroupe journalistes et organes de presse, aussi variés que la BBC, Reuters, Reporters d’Espoirs, Discovery Channel, Sky, ou des médias spécialisés, tel le journalPositive News.  

La formation des journalistes 

Ses membres planchent sur l’innovation dans les contenus, la formation initiale et continue des journalistes, car « c’est là que se trouve le principal levier de changement. Pour être en mesure d’expliquer le monde, il faut apprendre à le voir dans sa complexité et dans sa diversité, qu’elles soient positives ou négatives. »  

 

« Les gens sont fatigués par le pessimisme ambiant »

Yannis Darras, ERT (Grèce)Yannis Darras anime Reservoir, une émission radio hebdomadaire de deux heures. Son credo: les bonnes nouvelles. Au menu: émotions, initiatives et innovations. « J’ai toujours pensé que était un sujet porteur. Mais les grands médias en Grèce ne s’intéressent qu’à la politique et à l’économie.  

Emotions, initiatives et innovations 

« Au rythme des restructurations que connait le pays, « les gens sont fatigués et déçus, observe-t-il, tout en discernant une lueur d’espoir: derrière cette rouille, on trouve de l’or… Des esprits jeunes, brillants, travaillent pour la solidarité; des gens coopèrent, réfléchissent et inventent une nouvelle société ». Mais avec la suppression de l’audiovisuel public, brutalement décidée par le gouvernement, les infos positive et classique sont, pour une fois, logées à la même enseigne.  

jardin à partager

« Les réalisations, succès et victoires sont aussi légitimes que les injustices et les tragédies »

Martyn Lewis, ex-présentateur, BBC News (Royaume-Uni): « Il y a vingt ans, l’éditeur du Times « zappait » mon journal au bout de quatre informations. Ses enfants, me disait-il, ne supportaient pas le décompte des morts », se souvient Martyn Lewis. L’ancien présentateur déclencha alors une polémique en dénonçant le penchant des médias pour le catastrophisme et en prônant une approche plus positive. En vain. « La BBC refusait aux reporters de guerre des sujets sur la reconstruction de villes dévastées! »  

Les acteurs du changement 

Il voit ainsi des centaines d’histoires constructives « passées sous silence », comme « Nathan, ce jeune de 19 ans, qui pour prévenir la délinquance a créé dans son quartier un club de sport et une troupe de théâtre ». Un de ces acteurs de changement dont Martyn Lewis se fait le porte-parole, lors de conférences dans les écoles de journalisme. 

Par Hugo Chabeur et Gilles Vanderpooten (Reporters d’Espoirs)

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