Le désir de justice peut-il légitimer la désobéissance ?

La justice est une notion humaine universelle. Même si nous ne nous accordons pas tous sur son application, nous nous accordons tous sur sa nécessité. Jusqu’où ce désir peut-il nous faire aller ? Peut-il légitimer le refus d’obéir ? La désobéissance si elle reste illégale, c’est-à-dire contraire à la loi, peut-elle s’avérer légitime, c’est-dire conforme à un sentiment de justice tacite, partagée par un groupement humain ? Le désir de justice peut-il suffire à la légitimer ?

 

Désobéissance civile

La désobéissance est en vogue. Elle a la côte dans les esprits revêches et revanchards, mais aussi, et surtout, auprès ce ceux qui savent les lois humaines imparfaites et toujours à réinventer. Avant d’être les sujets d’un Etat soumis à des lois communes, nous sommes des individus. Nous sommes des êtres humains, et à ce titre, doués d’une conscience qui nous donne une certaine idée de la Justice et de son application. C’est cette conscience qui fait de nous des êtres responsables et souverains de nos vies, impliqués dans ce qui nous entoure. C’est en l’honneur de cette même conscience que l’américain Henry David Thoreau s’opposait aux lois en vigueur dans l’Etat du Massachussetts en 1846. Il refusait de payer des impôts servant à un Etat guerrier et esclavagiste. Après cette opposition, il définira le concept de désobéissance civile dans un livre éponyme. Pour lui, la critique de l’Etat ne doit pas être purement verbale. Elle doit trouver son expression dans des actes de désobéissance. Face au sentiment de notre responsabilité individuelle, comment ne pas adhérer à ce sentiment qu’il existe un refus d’obéir qui soit légitime? La désobéissance est une révolte. Sans elle pas de changement possible. Ce qui est illégal dans un contexte politique et social donné, peut-être légitimé par le recul historique. C’est l’histoire à postériori qui fait passer le Résistant du statut de terroriste sous le régime de Vichy, à celui de héros de la France libérée. C’est le désir de Justice dans une France à genoux, qui a poussé certains citoyens à cacher des juifs, plutôt que de les dénoncer par un comportement d’obéissance servile. Ces Justes qui ont désobéi à la loi, l’ont fait dans un désir de justice tout à fait légitime. L’Histoire semble donc approuver la légitimité de la désobéissance dans un but de Justice.

 

Les lois et l’ordre

Pourtant est-ce toujours le cas ? La désobéissance peut-elle toujours être légitimée par un désir de Justice ? La question des intérêts particuliers ne risque-t-elle pas de prendre le pas sur la Justice à force de désobéissance ? Ne risquons-nous pas de nous fourvoyer et de faire advenir par la désobéissance un régime d’injustice qui serait justement injustifiable ? Est-ce par la désobéissance que nous devons voir changer les lois ? Pour mettre notre propos en tension, intéressons-nous au positionnement de Socrate en 399 av JC[1]. A l’issue de son procès, alors qu’il vient d’être injustement condamné à boire la ciguë, un poison mortel, Socrate accepte la décision des Juges d’Athènes et se soumets aux lois. Il décide de leur obéir. Durant son incarcération, il aurait pu maintes fois s’échapper. Ses geôliers laissaient les portes ouvertes et partaient se promener. Ses disciples proposaient de l’aider à s’évader. Dans le discours qu’il tint à Criton venu lui rendre visite, le philosophe s’explique. Pour lui, il importe plus que tout que des lois existent et soient respectées, peu importe leur état de Justice. Par son acte de soumission à la loi, qui ne suit pas son intérêt manifeste, il affirme que l’ordre et les règles de la cité sont les valeurs suprêmes. Quelle que soit la situation, elles doivent être respectées. En faisant cela, il met ses juges en position de responsabilité. Son attitude n’arrange d’ailleurs pas ces derniers qui espéraient sa fuite. Dans le cas présent, l’attitude d’obéissance de Socrate a un impact plus fort que ne l’aurait eu sa désobéissance. En se soumettant à la loi, il prouve son intégrité et son sens désintéressé des valeurs. Plus que par n’importe quel autre moyen, il plaide en faveur de la Justice de sa cause.

 

La justice avant tout

 » Le monde n’a jamais changé autrement qu’en luttant contre ceux qui n’ont pas intérêt au changement, ceux qui s’accrochent à leurs privilèges et ont encore besoin de l’injustice pour dominer… »[2] Sans la révolte certaines situations ne changent pas. Sans Rosa Parks qui désobéît aux lois ségrégationnistes dans un bus américain en 1955, quel Martin Luther King pour lutter pour les droits des noirs américains ? Sans la révolte non violente de Gandhi, quelle libération de l’Inde ? Quel que soit notre choix et notre positionnement face à la loi, stratégie d’obéissance ou de désobéissance, nous ne devons pas perdre de vue la Justice, c’est-dire la conscience collective du bien commun, comme but suprême. Elle semble effectivement être la seule à pouvoir légitimer la désobéissance.

Notes : 

[1] PLATON, Le Criton, ou de l’esprit des lois, éditeur LGF/livre de poche, collection classiques de poches, 1992

[2] désobéir, le petit manuel par Xavier Renou édition le passager clandestin.

Par :  Eugénie Baylac

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