La résilience

Introduction 

Le talent de communicateur du Dr Boris Cyrulnik n’est certainement pas étranger à la grande popularité qu’a acquise depuis quelques années le concept de résilience. Mais pour comprendre cet engouement, il me semble nécessaire de voir plus largement la pertinence particulière de cette philosophie de vie pour l’époque que nous vivons. 

Dans cet article, je vais tenter de mettre en lumière les aspects les plus importants de cette notion et d’expliquer pourquoi elle est particulièrement utile à ce moment-ci de l’histoire. Les lecteurs qui voudraient approfondir le sujet lui-même auraient intérêt à le faire directement dans les ouvrages du Dr Cyrulnik.

Qu’est-ce que la résilience ? 

À l’origine, il s’agit d’un terme utilisé en physique pour désigner la résistance aux chocs d’un métal. Il est particulièrement utile pour évaluer les ressorts. Par extension, on a adopté ce terme pour désigner, dans divers domaines, l’aptitude à rebondir ou à subir des chocs sans être détruit. 

En psychologie, on s’en sert pour désigner la capacité de se refaire une vie et de s’épanouir en surmontant un choc traumatique grave. Il s’agit d’une qualité personnelle permettant de survivre aux épreuves majeures et d’en sortir grandi malgré l’importante destruction intérieure, en partie irréversible, subie lors de la crise. 

Tendance actualisante

À partir de la définition sommaire ci-dessus, on peut facilement y reconnaître une des manifestations de la tendance actualisante, cet aspect crucial de l’équipement inné de tous les êtres vivants. En effet, cette tendance est la force qui pousse tout être vivant à mettre ses ressources au service de sa survie lorsque celle-ci est menacée et à les mobiliser dans la recherche du plus grand épanouissement possible quand les conditions sont favorables.

Mais ou pourrait dire qu’il s’agit d’un volet spécialisé de la tendance actualisante; celui qui permet de surmonter les pires obstacles, les événements qui, en plus de menacer notre vie, s’attaquent directement à notre identité et à notre valeur personnelle. La résilience nous fascine parce qu’elle touche des “miracles”, des solutions “magiques” à des problèmes apparemment insolubles. Elle frappe notre imaginaire de la même façon que le “mouvement du potentiel humain” le faisait au milieu du siècle dernier en nous faisant découvrir que nous sommes capables de beaucoup plus que nous ne le croyons. 

Des dimensions supplémentaires s’ajoutent cependant dans le cas de la résilience, reflétant deux caractéristiques de l’époque actuelle. Avec l’accessibilité grandissante des moyens de communication qui ignorent les frontières et les distances physiques, cette notion a pu se faire connaître et trouver des applications dans un grand nombre de pays dont les cultures et les environnements socio-économiques sont très différents. Cela permet d’en appliquer les implications dans une grande variété de contextes (car les catastrophes et les actes destructeurs font bien peu de discrimination dans le choix de leurs cibles). 

Ce qui est plus intéressant encore, c’est le fait que les chercheurs tentent de cerner les facteurs de résilience et les façons d’en soutenir le développement dans plus de 30 pays. Déjà en août 1994 on commençait à obtenir des résultats d’une quinzaine de pays incluant le Soudan et la Namibie. Nous pouvons ainsi espérer comprendre cette dimension de la réalité d’une façon qui transcende les cultures et les types d’organisation sociale. Quand on sait que la psychologie humaniste issue du mouvement du potentiel humain n’a pas encore réussi, après un demi siècle, à s’implanter solidement en France, une telle convergence d’efforts est très encourageante. L’ampleur des recherches en cours laisse croire que leurs conclusions seront utilisées dans une grande partie de l’univers. 

Une attitude devant la vie

L’adoption du concept de résilience est aussi le reflet d’un changement d’attitude devant la vie elle-même. Au nom de l’humanité et en vertu d’une certaine interprétation de la social-démocratie, on a voulu depuis plusieurs années éliminer de notre vie toute forme de danger, d’accident, d’injustice ou même d’inconfort psychique. Pour y parvenir, on multiplie les règlements et les précautions tout en diluant la responsabilité individuelle dans un jargon juridique de plus en plus lourd (lisez les avertissements qui accompagnent maintenant tous les produits que vous achetez). 

En parlant de résilience, on abandonne cette vision aseptique de la vie idéale pour affirmer sans hésitation que les catastrophes et les épreuves font malheureusement partie de la vieet qu’il vaut mieux y être préparé si on veut survivre et continuer de mener une existence digne d’être vécue. Pour les parents et les éducateurs le message est puissant: il est inutile et même nuisible de chercher à mettre vos enfants à l’abri de tout car ils se retrouveront sans mécanismes de protection et sans moyens d’adaptation efficaces lorsque surviendront les problèmes importants. Il vaut mieux fournir les conditions qui permettront de développer les qualités qui favorisent la résilience. 

Une méthode d’intervention

Cette vision des choses conduit aussi à une façon différente d’intervenir auprès des victimes. Curieusement, cette approche rejoint les nouvelles façons dont la médecine tente de favoriser la guérison dans certains domaines. Par exemple, au lieu d’inviter la personne qui souffre d’un mal de dos à éviter tout mouvement qui provoquerait de la douleur, on insiste maintenant sur le fait que la guérison est plus rapide si le patient se remet plus rapidement en mouvement, même s’il endure une certaine douleur.

Post-traumatique

Les études sur la résilience ont permis de découvrir un aspect important de la récupération après un choc traumatique: la reconstruction de l’estime de soi. Trop souvent on emprisonne la personne dans sa position de victime en voulant l’aider. On a maintenant compris qu’il est néfaste de tenter de tout faire pour la personne traumatisée afin de compenser pour sa douleur injuste et de la protéger de toute nouvelle souffrance. 

On a découvert que les personnes qui s’en sortent le mieux, même après les pires catastrophes, sont celles qui parviennent à regagner une estime d’elles-mêmes en réussissant quelque chose, en ayant un véritable motif de fierté. Si on veut fournir l’aide la plus propice à une reconstruction personnelle, il faut fournir des opportunités favorables à de tels succès et non aplanir soigneusement les moindres cahots. 

On a compris en effet que la pire catastrophe est insuffisante par elle-même à créer un trauma chez les personnes qui y survivent; il faut en plus que la personne se perçoive comme une victime. En s’en tenant à la compassion bienveillante, les intervenants peuvent réduire la personne à son identité de victime et lui compliquer le combat pour la survie en la privant des motifs de fierté dont elle aurait besoin. 

Ce nouvel aspect n’élimine pas les ingrédients qu’on connaissait déjà, notamment la nécessité de l’expression libératrice, d’un accueil soutenant, d’un encadrement rassurant. Il vient plutôt s’y ajouter comme un élément crucial sans lequel la survie est plus difficile ou même impossible.

Éducation

C’est à propos des enfants et des adolescents que la notion de résilience est le plus souvent invoquée, surtout dans les milieux qu’on étiquette comme “à risque”. Dans ce cas comme dans le précédent, l’évocation de ce concept aide les intervenants à quitter une attitude curative (ou tente de résoudre un problème ou de guérir une maladie) pour adopter unpoint de vue plus éducatif (on cherche à favoriser le développement des ressources individuelles). 

Essentiellement, on peut définir la stratégie d’intervention qui en résulte comme celle qui veut miser sur les forces de chaque individu pour lui fournir un tremplin vers son épanouissement. L’idée de prendre appui sur les aspects solides de la personne afin de lui permettre de relever plus facilement de nouveaux défis n’a rien de bien nouveau. Mais le fait de voir qu’on applique cette méthode avec succès auprès des clientèles les plus difficiles est certainement rafraîchissant et réconfortant. 

Un professeur de sixième année raconte, par exemple, comment il a réussi à transformer profondément sa classe d’élèves sous-performants en invitant chacun à identifier les deux qualités (facteurs de résilience) qu’il avait déjà et à chercher comment il pourrait les développer encore davantage. Comme par miracle, en reconnaissant qu’ils possédaient déjà une habileté importante et en constatant que ce fait était reconnu par d’autres, ils ont commencé à retrouver en eux une confiance et une fierté jusque là inaccessible. Poussés par cet élan surgi au centre d’eux-mêmes, la plupart sont devenus des élèves de calibre élevé en moins de deux ans.

De telles expériences infligent aux attitudes cliniques une sévère remontrance qui nous rappelle des découvertes faites, elles aussi, au milieu du siècle dernier. On avait constaté à l’époque que les élèves avaient tendance à fournir les performances attendues par leur professeur plutôt que celles qui correspondaient à leur talent réel. 

En trompant volontairement les professeurs sur le quotient intellectuel des élèves dont ils avaient la charge, on constatait qu’après peu de temps les résultats des élèves étaient en relation avec le faux Q.I. plutôt qu’avec celui que les tests avaient mesuré. Sans s’en rendre compte, l’éducateur avait tendance à attendre davantage des élèves qu’il croyait plus doués et à tolérer une performance médiocre des autres, il apportait naturellement aux premiers un soutien de meilleure qualité pour leur permettre de donner “leur plein rendement”. 

L’application qu’on fait maintenant de la notion de résilience va plus loin dans la même direction. Non seulement on mise sur les talents pour stimuler les élèves, mais on ajoute un ingrédient important en rendant l’enfant lui-même porteur de cette vision positive et stimulante de lui-même. 

Une notion adaptée à la vie actuelle 

Il y a quelques années à peine nous pouvions encore imaginer une vie exempte d’atrocités ou de catastrophe majeure. Nos problèmes étaient à l’échelle humaine: accidents, maladies, décès, séparations, etc. Nous savions par les média que la situation était loin d’être aussi rose dans certaines régions du globe, mais avions besoin du témoignage des aînés pour nous rappeler que la guerre n’était pas seulement une abstraction dans le monde occidental. Seule la nature pouvait nous attaquer arbitrairement par des catastrophes trop puissantes pour nous et il fallait être malchanceux pour avoir à surmonter un événement traumatique. 

Le danger omniprésent
Mais depuis un certain onze septembre, nous avons compris que nous ne sommes jamais à l’abri des actes de destruction contre lesquels nous sommes sans moyens. Nous savons maintenant que nous ne sommes nulle part exemptés des retombées de combats dans lesquels nous n’avons jamais choisi de nous impliquer.

Chaque jour, les médias nous signalent au moins un acte terroriste cherchant à atteindre ses buts en détruisant la vie de personnes qui ne sont pas concernées autrement que par leur race, leur nationalité ou le fait qu’elles se trouvaient à un endroit particulier à un moment précis. Le plus pacifiste, tolérant, aimant d’entre nous ne peut plus s’imaginer que son attitude suffira à lui procurer la sécurité; il peut être recruté de force à tout moment par quiconque estime avoir une cause juste à défendre ou à promouvoir. 

Dans un tel contexte, la résilience n’a rien d’un luxe! Nous pouvons tous nous attendre à devoir faire face un jour à une agression humaine ou naturelle qui mettra notre survie en jeu. Nous avons besoin d’apprendre à surmonter les pires épreuves car nous savons que nous en deviendrons probablement un jour les cibles arbitraires. 

Une préparation inadéquate

Pire encore, notre vie des dernières décennies a souvent été organisée en fonction de l’élimination de tous les risques qu’on prenait chaque jour sans y penser il y a trente ou quarante ans. Notre sécurité au quotidien n’était plus notre responsabilité, mais celle des autres, du gouvernement ou des compagnies dont nous consommons les produits. Le piéton n’a plus besoin de vérifier s’il se mettra en danger en traversant la rue; il peut foncer tête baissée à l’intersection et laisser les autres prendre soin de l’éviter. Au pire (?) il deviendra le nouveau gagnant à la loto des accidentés dédommagées. 

Mais les victimes d’actes terroristes et de cataclysmes naturels ne gagnent jamais à cette loterie car leurs bourreaux sont toujours insolvables et il y a des limites à ce que nos gouvernements peuvent accepter de payer en leur nom. Sans une multinationale ou un propriétaire de voiture de luxe, on ne gagne que des prix de consolation. 

On nous prévient au début des émissions de télévision que certaines images pourraient froisser la susceptibilité ou la sensibilité de quelques personnes, mais c’est sans avertissement que la catastrophe nous touche. On nous interdit de fumer parce qu’à long terme cela pourrait nuire à notre santé, mais on nous encourage à croire que le prochain billet de loterie pourrait résoudre sans plus d’effort l’ensemble des problèmes de notre vie. 

Il n’est pas étonnant que nous nous sentions vulnérables devant les difficultés inhérentes à la vie. Le moindre problème imprévu risque de nous déséquilibrer car nous avons appris à fuir tout danger au lieu d’apprendre à vaincre des obstacles. Lorsqu’on nous parle de cette résilience qui permet de surmonter les pires épreuves, nous reconnaissons là une qualité qui nous manque, une solution à l’angoisse que nous n’avions pas encore clairement identifiée. 

Je crois que la popularité de ce concept découle en grande partie de la réponse qu’elle apporte à notre angoisse. Nous avons le sentiment d’être sans défense contre les malheurs que la vie peut nous présenter à tout moment, d’être trop mal préparés à affronter les défis que nous prévoyons rencontrer brutalement tôt ou tard. L’idée d’être mieux équipés pour avoir des chances de rebondir au lieu d’être détruits est forcément séduisante et, reconnaissons-le, d’une grande pertinence. 

Les facteurs essentiels de résilience 

On a beaucoup écrit sur les “facteurs de résilience”. Les conclusions à ce sujet varient selon les auteurs, les études et les milieux. La plupart du temps, le lecteur en sort mêlé et confus, écrasé sous le nombre de facteurs qu’on lui présente comme importants. 

Je vais tenter ici de mettre de l’ordre dans ce fouillis où se côtoient pêle-mêle des habiletés, des traits de caractère, des actions, des moyens d’expression, des normes morales et même des affirmations gratuites reflétant surtout les choix personnels de chaque auteur. Plus précisément, je vais tenter de distinguer les ingrédients sur lesquels il est possible d’intervenir directement et qui sont en même temps essentiels pour faire face à l’adversité avec succès. 

Le premier élément nécessaire est une attitude d’accueil bienveillant. C’est le premier ingrédient nécessaire à l’efficacité des suivants ; un premier pas crucial et beaucoup plus subtil qu’on est porté à le croire, une attitude qui exige une solide maturité chez l’intervenant. 

Cet accueil est difficile car il est souvent très mal reçu. L’attitude bienveillante a pour premier effet de réveiller les manques et la souffrance accumulée. Il n’est pas étonnant qu’elle se retrouve souvent face à un déni massif et à tous les mécanismes de clivages qui ont été mis en place pour survivre. Les régressions et les rejets sont très fréquents et ils peuvent décourager les personnes les mieux intentionnées si elles n’y sont pas préparées. 

Cet accueil est difficile aussi parce qu’il s’incarne dans une attitude très paradoxale. Naturellement, on souhaite faire de la place à la personne, on voudrait l’inviter à profiter de notre aide, insister sur les bienfaits qui en résulteront. Mais il faut au contraire rester proche, discret, simplement 
disponible. Il faut attendre que la personne soit prête et tolérer sans broncher les refus et les tests (provocations) qui lui permettront de s’apprivoiser elle-même. 

Il faut comprendre que la bienveillance accueillante n’a rien d’évident aux yeux de la personne qui a été victime de mauvais traitements intentionnels ou non. Elle s’attend plutôt à la cruauté, à se faire utiliser, à se faire amadouer pour mieux être exploitée ensuite. Son scepticisme est non seulement prévisible, il est sain. Il s’agit d’un outil de survie. 

Expression

Le deuxième élément essentiel à la résilience est l’expression. La personne a besoin de raconter son histoire pour plusieurs raisons. Ce récit est d’abord l’occasion de ventiler en laissant se manifester les intenses réactions émotives qui ont été inhibées pendant le drame et soigneusement dissimulées aux autres ainsi qu’à soi-même par la suite. 

Mais cette expression est beaucoup plus que l’occasion d’une abréaction. C’est aussi le moyen qui permet de transformer les événements vécus en un récit, en une histoire dont on est l’acteur principal. Ce récit est un pas essentiel dans la démarche de reconstruction car il permet de se réapproprier l’expérience subie, de l’intégrer à son identité. En affirmant “je suis celui qui a vécu cette expérience horrible”, la personne transforme ce dont elle a été victime en une caractéristique de son identité individuelle, une partie de ce qu’elle est, une sorte de douloureuse richesse. En procédant à cette transformation, elle devient active par rapport à la situation qu’elle a subie. Elle n’est plus simplement l’objet de l’autre, elle devient le personnage central de l’histoire, celui qui ressent, qui pense, qui réagit dans son for intérieur et qui affirme publiquement son existence vivante. Elle n’est plus une simple victime anonyme ou sans importance, un objet entre les mains de son bourreau ; elle redevient une 

Cette explication de l’importance de l’expression dans la reconstruction serait incomplète si on passait sous silence sa fonction de symbolisation. En effet, c’est à travers la symbolisation que notre expérience subjective se forme et peut se développer. (On peut consulter à ce sujet les oeuvres de Eugene T. Gendlin, principalement “Experiencing and the Creation of Meaning: A Philosophical and Psychological Approach to the Subjective” et “Théorie du changement de la personnalité”. Aussi “Focusing : au centre de soi”.)

Le fait de nommer, de formuler précisément ce que nous ressenton permet à notre expérience de prendre forme et de redevenir une réalité vivante qui est en mouvement. Ce phénomène de changement subjectif est dû à l’interaction entre, d’une part l’attention que nous portons à notre vécu (encore mal défini) au moment où nous tentons de le cerner et d’autre part les mots, les gestes ou les images que nous utilisons pour le traduire aussi fidèlement que possible. C’est précisément cette interaction que Gendlin appelle “Experiencing” (un mot qui n’a pas d’équivalent en français). 

Parce que les expériences traumatiques sont généralement vécues dans des circonstances où l’expression est impossible ou serait dangereuse, l’univers subjectif de la personne est souvent condamné à rester relativement informe, inachevé. On parle alors d’indicible et de clivage pour rendre compte du fait que l’expérience reste surtout implicite, un peu comme un corps étranger à l’intérieur de la personne. Le fait que l’entourage ne supporte pas, n’encourage pas et n’accueille pas l’expression contribue largement à entretenir cette situation et à faire que le non-dit reste figé comme un objet, plutôt que de continuer à évoluer avec la personne. 

Reconstruction

Ce facteur de résilience est probablement le plus complexe et celui sur lequel il est le plus difficile d’intervenir efficacement. Mais heureusement c’est la personne elle-même qui fournit l’essentiel de la motivation et de l’énergie nécessaires. La démarche de reconstruction de l’identité (Boris Cyrulnick préfère parler de “retricoter”) correspond en effet à un besoin profond même si celui-ci demeure la plupart du temps invisible au départ.

Il faut comprendre ici que, malgré ses importants effets, l’expression ne suffit pas à redonner à la personne la vie que l’expérience traumatique lui a retirée. Elle lui permet de sortir du silence étouffant, d’intégrer son expérience en redevenant l’acteur principal et de transformer son vécu par une symbolisation réussie, mais elle ne suffit pas à reprendre possession de sa vie. Pour cela, il lui faut en plus regagner son estime d’elle-même et sa liberté. Ce n’est pas une tâche facile lorsqu’on a été exploité et traité comme un objet.

C’est en effet à travers une thérapie de la fierté et de la responsabilité que s’effectue cette reconstruction. Pour reprendre possession de son expérience et de son destin, la personne doit en redevenir la personne centrale, celle dont les choix déterminent les événements. Après avoir été plongé de force dans une expérience de totale impuissance, il faut récupérer le pouvoir que confère la liberté et assumer les responsabilités qui en font partie.

On y parvient le plus souvent à travers un rôle social qu’on choisit d’assumer. Chez plusieurs c’est l’expression artistique qui sert de véhicule pour y parvenir. En permettant de réinvestir son expérience pour la transformer en expression esthétique, la peinture, l’écriture ou la musique facilitent une sublimation bénéfique permettant de transcender en grande partie l’horreur de l’expérience initiale.

Pour beaucoup d’autres, ce sont les professions d’aide qui servent de cadre à cette reconstruction. Parce qu’elles permettent de réinvestir la sensibilité qui découle des trop grandes douleurs, ces occupations servent facilement à reprendre du pouvoir sur son drame. Profitant de son expérience pour mieux comprendre la douleur des autres et mieux répondre à leurs besoins tout en tenant compte de leur vulnérabilité, la personne est capable de transformer son trauma en un atout unique. Son malheur devient une partie importante d’elle-même, une capacité et un pouvoir qui lui permettent d’être plus efficace. Et en devenant celle qui permet à d’autres victimes de reprendre possessions d’elles-mêmes, cette personne récupère son pouvoir devant les “coups durs” de l’existence.

Créer les conditions nécessaires 

L’accueil : une courageuse compassionIl n’est pas facile de fournir cet accueil nécessaire à une personne qui s’attend à être exploitée et maltraitée. Face à son scepticisme douloureux mais sain, on peut facilement être blessé, se décourager ou s’impatienter. Comment fournir cet espace accueillant sans l’imposer? Comment aider sans exiger la reconnaissance et la collaboration. Comment accueillir l’autre dans sa douleur et sa révolte sans tenter de se l’approprier? Voilà les principaux défis paradoxaux auxquels on doit se mesurer pour parvenir à amorcer la démarche d’aide. 

C’est donc une disponibilité patiente et discrète que nous devons parvenir à offrir tout en subissant les réactions de révolte, de méfiance et de régression qui mettent notre sincérité à l’épreuve. Il n’est pas facile de se faire accuser de cruauté au moment où ou désire accueillir la douleur de l’autre. 

Parce que la personne s’attend à être exploitée à nouveau, il faut absolument résister à la tentation de s’en servir comme porte-étendard d’une cause sociale quelconque. L’éloquence de son témoignage est telle qu’on est naturellement porté à en faire un discours social, à le transformer en un symbole qui servira à faire changer les choses, à faire condamner les responsables (ou même à stimuler les cotes d’écoute). Et comme la personne elle-même a besoin de parler de son expérience, de raconter son drame, elle peut sembler complice de cette utilisation qui devient, au fond, un nouvel abus. 

L’accueil dont je parle ici est donc le contraire de la récupération sociale toujours invitante. Il est en même temps l’inverse de l’autre réaction la plus fréquente : le déni. 

Le drame et l’horreur nous laissent la plupart du temps mal à l’aise. Même lorsqu’ils provoquent des frissons un peu pervers au début, ils deviennent vite gênants encombrants au quotidien. On a souvent tendance à faire la sourde oreille devant les récits qui comportent trop de souffrance. On est porté minimiser ou à banaliser les événements. On est même tenté de nier carrément leur exactitude. 

Entre ceux qui veulent s’approprier la victime (pour en faire leur cause ou leur oeuvre de charité personnelle) et ceux qui veulent l’exclure (parce qu’elle nuit à l’atmosphère des soirées mondaines), l’espace est assez limité. La personne a pourtant besoin, même si elle ne le sait pas nécessairement, de trouver un espace de disponibilité ouverte. C’est d’abord cet accueil réel qui, en lui fournissant un contexte accueillant, lui permettra de se redonner la place dont elle a besoin pour se reconstruire. 

Malgré leurs faiblesses évidentes, les structures d’accueil relativement impersonnelles sont parfois les plus efficaces parce qu’elles n’ajoutent pas les exigences ci-dessus aux difficultés déjà présentes. L’anonymat relatif sert alors de protection contre les nouveaux abus réels ou perçus dont l’individu bienveillant peut si facilement être soupçonné, 

La transformation intérieure par l’expressionOn dit souvent qu’il faut sortir du silence et renoncer au secret pour échapper aux traumatismes dont nous sommes restés prisonniers. Je crois que c’est avant tout l’effet de la symbolisation qui explique la nécessité de cette ouverture dans l’expression. Contrairement à ce qu’on croit dans plusieurs milieux, la dénonciation publique n’est pas au coeur de ce changement dans l’expérience de la victime. Je crois même qu’elle correspond assez souvent à l’asservissement de l’expérience aux objectifs de quelqu’un d’autre. 

L’expression est nécessaire parce qu’elle permet de devenir actif et de reprendre sa place au centre de sa vie, y compris dans l’expérience traumatique elle-même. En racontant son expérience à une personne qui l’accueille avec ouverture et sensibilité, on cesse d’être l’objet qui subissait passivement l’agression ; on devient celui qui a vécu cette expérience et qui a survécu (physiquement et psychiquement) pour pouvoir maintenant en parler. L’ancienne position de vulnérabilité se transforme en un signe de force intérieure. 

L’expression est nécessaire aussi parce qu’elle permet d’assumer ce qu’on est et ce qu’on vit devant les personnes auxquelles on accorde de l’importance. C’est l’action unifiante en tant que véhicule du changement personnel, le complément du processus d’experiencing.

L’attitude accueillante dont j’ai parlé plus haut est un aspect essentiel de la création des conditions favorables à cette expression qui permet la transformation intérieure. L’espace ainsi fourni ouvre la porte pour que le besoin de s’exprimer librement puisse se manifester. Cependant, cette bonne intention peut aussi devenir un obstacle lorsqu’on fait preuve de trop d’enthousiasme dans cet accueil. 

Comme l’expression est souvent laborieuse, comme elle passe souvent par des détours et des erreurs, il est tentant de trop en faire pour aider la personne à s’exprimer adéquatement ou complètement. On veut l’aider en lui mettant les mots dans la bouche, en lui donnant les réponses avant que les questions soient posées, en répondant au besoin qui n’est pas encore exprimé ni même complètement éprouvé. 

Malheureusement, ces tentatives sont inutiles et même nuisibles. Elles nuisent à l’expression que la personne tentait de faire en la privant de son effort de symbolisation et en l’empêchant de s’assumer complètement. Il faut comprendre en effet que ce n’est pas le contenu de l’expression qui est important pour 
permettre le changement ; c’est l’action expressive elle-même. En tentant d’exprimer son expérience, la personne doit tenter de l’éprouver pour trouver les mots qui la traduisent le mieux (experiencing) et elle doit l’affirmer en tant que réalité qui lui appartient (assumer). Ce sont ces deux aspects qui sont responsables du changement. Le récit, quant à lui, sert de moteur, de motivation pour poursuivre l’effort d’expression. Il est éprouvé comme un besoin et pousse vers une expression aussi complète que possible. 

Si on veut favoriser cette expression créatrice de signification et libératrice, il faut avoir la patience de laisser la personne exprimer elle-même ce qu’elle éprouve et décrire elle-même ce qu’elle a vécu. C’est en demeurant accueillant et réceptif qu’on est le plus utile, mais cette attitude est difficile lorsque l’intensité de l’expérience et des émotions est grande. Il faut savoir résister à son enthousiasme pour laisser la personne parachever son travail. 

La liberté de se reprendre en mains

Encore ici, c’est d’un espace et d’une disponibilité qu’il s’agit et non pas d’une prise en charge ou d’une intervention principalement active. Nous parlons d’une discrétion chargée d’humilité et non de l’arrogance propre à l’intervenant-sauveur. Autrement dit, il s’agit de soutenir la reprise en mains de soi que la personne désire réaliser et non de la pousser à se reconstruire, un peu comme le jardinier qui fournit les conditions propices à la croissance sans entreprendre de tirer sur les carottes pour les faire grandir plus vite. 

En fait, si on y regarde de près, on constate que la prise en charge et les dons sont mal accueillis car ils correspondent, aux yeux de la personne, à une forme d’humiliation. Celle-ci est encore plus inacceptable lorsqu’elle s’accompagne (c’est souvent le cas) d’une attitude moralisatrice qui se veut éducative. C’est un rapport nettement plus égalitaire que recherche la personne, une relation où elle affirme sa valeur et son identité en aidant les autres, en apportant une contribution personnelle unique. 

Nous sommes maintenant sensibles aux besoins des victimes et des personnes traumatisées. À un tel point que nous avons facilement tendance à leur infliger de force une aide dont elles ne veulent pas nécessairement, à les garder dans leur rôle de victimes, à créer des conditions où elles auraient intérêt à ne pas s’en sortir pour ne pas perdre les privilèges qu’on leur accorde. Nous connaissons tous des personnes démunies qui ont vécu le dilemme paradoxal où elles ont l’impressions d’être pénalisées dès qu’elles commencent à s’en sortir. Il leur faut rester démunies pour continuer de bénéficier de l’aide qu’on leur offre si généreusement. Coincées dans ce système absurde, elles sont dans l’impossibilité de travailler à redevenir autonomes de façon progressive. 

C’est au contraire des espaces de créativité qu’il faudrait leur fournir, des occasions de relever des défis à leur mesure et, en même temps, de regagner leur fierté en reconstruisant leur confiance. C’est en assumant des responsabilités et en se montrant capable de relever des défis réels que la personne peut se reconstruire. Il faut beaucoup de lucidité sur nos motifs et une grande sensibilité à leurs besoins pour que notre intervention ne devienne pas une prison pour ceux qu’elle prétend et désire aider. 

Un parent vraiment soucieux d’éducation ne fait pas les choses à la place de son enfant ; il lui fournit des conditions pour les faire lui-même, des conditions où ses tâtonnements et ses erreurs sont admises, des conditions où le succès n’est pas automatiquement assuré. C’est la même attention bienveillante que nous devons adopter pour aider les personnes blessées par la vie à se développer de façon harmonieuse.

Conclusion 

Cet article est bien loin de toucher tous les aspects de l’éducation à la résilience. J’espère cependant qu’il réussit à mettre en lumière les dimensions les plus cruciales de cette forme d’intervention et qu’il permet d’en comprendre les pièges les plus graves. 

Si on saisit l’importance d’une intervention discrète et patiente, on est sur la bonne voie. Si on comprend les mécanismes de changement qui sont au coeur de la reconstruction, on peut les faciliter sans s’éparpiller et sans recourir aux interventions intempestives qui caractérisent les “sauveurs”. 

Par : Jean Garneau