La gauche, les gens ordinaires et le dégoût pour l’amour de soi

  Le dernier livre de Jean-Claude Michéa, Le complexe d’Orphée, a pour sous-titre : La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès. Michéa y parle beaucoup d’un autre livre, Le quai de Wigan, de George Orwell, paru en 1937. L’interrogation de ces deux auteurs est exprimée ainsi, à son époque, par Orwell : « Il faut regarder ce fait en face : le socialisme n’arrive pas à s’instaurer. […] En ce moment, un peu partout dans le monde, les socialistes lâchent pied devant les assauts du fascisme […]. Avec tous les atouts dont elle dispose – car tout ventre vide est un argument en sa faveur – l’idée du socialisme est moins largement acceptée qu’il y a une dizaine d’années. L’individu normalement doté de raison ne se contente plus de ne pas être socialiste, il est aujourd’hui activement opposé à cette doctrine. […] Cela signifie que le socialisme, tel qu’on nous le présente aujourd’hui, comporte en lui quelque chose d’invinciblement déplaisant, quelque chose qui détourne de lui ceux qui devraient s’unir pour assurer son avènement. »

La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès.

 Aux yeux d’Orwell, quand le socialisme recule, on ne peut pas se contenter d’expliquer cela par la bêtise des gens, le fait qu’ils soient manipulés, ou par leur méchanceté. Il faut aussi que le socialisme se remette en question lui-même.

 Une doctrine socialiste, et les idéaux qu’elle porte, n’ont d’influence sur un pays (de manière démocratique), que si une grande quantité de gens de ce pays adhèrent à cette doctrine, et donc si les gens normaux ou ordinaires de ce pays, y adhèrent. Elle doit donc être élaborée en ayant une bonne connaissance de ce que sont les êtres humains ordinaires, les mentalités du pays où elle est défendue, et ce à quoi les gens ordinaires du pays peuvent adhérer ou ne pas adhérer. Il faut alors prendre soin qu’elle fasse entièrement partie de ce à quoi les gens ordinaires du pays peuvent adhérer. Sinon cette doctrine ne sert à rien ; les beaux idéaux (de justice, solidarité, liberté, ouverture, etc…), qu’elle porte, n’ont alors aucune existence dans la réalité, mais seulement dans quelques esprits rêveurs ; et ceux qui élaborent et défendent cette doctrine perdent leur temps.

 Orwell rêve que dans son pays, le socialisme devienne le contraire d’une doctrine inutile : « une question vivante, capable d’intéresser la masse des Anglais », autour de laquelle ils pourraient se réunir et ainsi devenir une force capable de renverser le système qui les opprime ; et même, un mouvement autour duquel ils pourraient apprendre à se comprendre, s’accepter, se bâtir un projet de vie commune, par delà les différences et antagonismes qui existent entre les sous-groupes de la société : résoudre le « problème de classe ». Une classe, au sens d’Orwell, n’est pas seulement un niveau de richesse, mais c’est aussi une mentalité propre à un sous-groupe de la société, et une manière qu’a ce sous-groupe de regarder les autres sous-groupes ; dans l’Angleterre d’Orwell, il y avait des différences très marquées de mentalité, et un très haineux et violent antagonisme, entre les ouvriers ou artisans, et les employés ou classes moyennes, sans que les seconds soient tellement plus riches, ni toujours plus riches que les premiers.

 La question que pose Orwell est donc : qu’est-ce qui, dans le socialisme dans son état du moment, rebute tant de gens ordinaires ? Une réponse qu’il donne est la suivante : « Le malheur, c’est que le socialisme, tel qu’il est généralement présenté, charrie avec lui l’idée d’un progrès mécanique conçu non pas comme une étape nécessaire mais comme une fin en soi – je dirais presque comme une nouvelle religion ». Selon Orwell, en plus de véhiculer les idéaux qui lui sont essentiels (justice, liberté, solidarité, ouverture…), la doctrine socialiste de son époque véhicule une certaine conception du bonheur, et c’est cette conception du bonheur qui rebute les gens. C’est une conception du bonheur comme celui rêvé par H. G. Wells dans les romans de science-fiction où il est optimiste (parus à partir de 1887), et que cite Orwell : des machines partout, qui travaillent beaucoup à la place de l’homme, lui facilitent la vie, ont un côté magique, mais qui créent pour l’homme un environnement qui l’éloigne de la nature, parce que l’homme y a un travail répétitif qui n’est plus épanouissant, les produits réalisés sont standardisés et perdent leur beauté ou saveur, l’environnement est saturé de machines, et du bruit qu’elles font.

 Une autre caractéristique rebutante du mouvement socialiste de son époque, réside selon Orwell non plus dans la doctrine mais dans la personnalité bizarre de la plupart des adhérents à ce mouvement : « un ramassis de doux maniaques, doctrinaires, bolchevicks de salon », mais aussi de « buveurs de jus de fruit, nudistes, porteurs de sandales, obsédés sexuels, Quakers, adeptes de la « vie saine », pacifistes et féministes », et autres « végétariens » et « petits hommes grassouillets »

 Et finalement Michéa, dans son livre paru récemment, montre comment selon lui, ce que critiquait Orwell dans le socialisme de son époque, se retrouve dans la gauche de notre époque, ce qui la rendrait toujours aussi rebutante pour les gens ordinaires de notre époque. La religion du progrès ce serait aujourd’hui encore celle de tout ce qui est vanté comme un progrès, mais qui nous éloigne de nos aspirations naturelles d’êtres humains : les machines encore, mais aussi les univers urbains trop tristes, mais encore la mobilité, le déracinement. Ainsi ce serait aussi la mondialisation telle qu’elle a lieu qui, selon Michéa, aurait pour idéologie justificatrice cette religion du progrès. Et le « ramassis de doux maniaques », « bolchevicks de salons », « porteurs de sandales », etc, ce seraient aujourd’hui les lecteurs du Nouvel Observateur, Libération, Les Inrockuptibles, les bobos, les étudiants d’extrême gauche, les idéologues libertaires, sans-frontiéristes ou sociaux-libéraux.

La religion du progrès, ou le dégoût pour l’amour de soi ?

 Orwell propose la bonne démarche : chercher dans la doctrine de la gauche ce qui n’est pas acceptable par des gens ordinaires. Pour notre époque, Michéa a surement un peu raison de penser que cette conception du bonheur qu’est la religion du progrès, fait encore partie des éléments de la doctrine actuelle de la gauche, qui sont rebutants, sans être des idéaux essentiels du socialisme.

 Mais cette religion du progrès n’est pas, dans la doctrine actuelle de la gauche, la seule chose rebutante pour des gens ordinaires. Pour s’en rendre compte, il suffit de regarder attentivement comment sont justifiées par la gauche, des choses difficilement acceptables par des gens ordinaires, comme tels et tels aspects de la mondialisation : ce n’est pas seulement, par la promesse du bonheur rêvé par la religion du progrès, que ces choses sont justifiées. Le libre-échange et la liberté de circulation des capitaux, causes décisives du chômage de masse dans notre pays, et de l’appauvrissement des salariés, destructeurs de notre solidarité nationale, sont aussi justifiés par la croyance que même s’ils sont mauvais pour notre prospérité, ce n’est pas grave, parce qu’ils permettent au reste du monde de se développer. La destruction de la solidarité nationale est justifiée par la croyance que les formes locales de solidarité sont égoïstes car excluantes, et devraient de toute façon toutes être remplacées par une unique solidarité mondiale. Il a fallu que notre pays accepte de transférer sa souveraineté à une institution non démocratique, l’Union Européenne, par amour pour les autres pays européens, et il faut encore que nous acceptions de ne pas reprendre cette souveraineté, de ne pas revivre en démocratie, avoir le pouvoir de contrôler le pays dans lequel nous vivons, par amour des autres pays européens. Nous ne pouvons pas réguler les flux migratoires à travers nos frontières, par amour pour tous les gens qui veulent venir s’installer sur notre territoire. Nous ne pouvons pas avoir une identité collective nationale, car celle-ci serait une agression contre ceux parmi nous qui ont une origine lointaine, et car la seule identité collective qui est morale est celle de « citoyen du monde », car elle est l’amour du monde entier.

 Dans tous ces arguments, ce qui est mobilisé n’est pas une conception d’un bonheur promis, de telle ou telle sorte, mais une conception de la moralité : une conception qui nous culpabilise à chaque fois que nous cherchons à préserver notre bien-être, ou qui nous culpabilise d’aimer des choses qui se rapportent à nous-mêmes, comme notre pays, notre identité collective nationale. Il s’agit d’une conception de la moralité qui interdit l’amour de soi, et de ce qui se rapporte à soi, parce que l’amour de soi serait un désamour des autres voire une agression contre les autres. La doctrine de la gauche est aujourd’hui remplie de dégoût pour l’amour de soi, et par là, pour ce qu’est naturellement un être humain, et donc, pour les gens ordinaires.

 Selon Rousseau, sensé être un auteur important pour la gauche, l’amour de soi est une chose très respectable, naturelle chez l’être humain, et nécessaire à son bonheur, comme il le dit dans l’Emile (livre IV) : « L’amour de soi est toujours bon et toujours conforme à l’ordre. Chacun étant chargé spécialement de sa propre conservation, le premier et le plus important de ses soins est et doit être d’y veiller sans cesse, et comment y veillerait-il ainsi s’il n’y prenait le plus grand intérêt ? Il faut donc que nous nous aimions pour nous conserver, et par suite immédiate du même sentiment nous aimons ce qui nous conserve. Tout enfant s’attache à sa nourrice ; Romulus devait s’attacher à la louve qui l’avait allaité ».

 Si l’amour de soi est naturel chez l’être humain, alors il est dans tous les gens ordinaires. Si on veut comme Orwell, qu’une doctrine politique puisse être acceptée par des gens ordinaires, il faut donc que cette doctrine puisse être acceptée par des êtres dotés d’amour de soi, et il faut que les idéaux qu’elle porte (solidarité, justice, liberté, ouverture…) soient ainsi conçus qu’ils puissent être voulus par des êtres dotés d’amour de soi.

 Mais cela aussi, Rousseau l’avait vu, et c’est en cela que l’amour de soi est une notion qui façonne sa théorie politique : il prend soin que les doctrines politiques qu’il conçoit, soient compatibles avec l’amour de soi de ceux qui sont sensés y adhérer. C’est ainsi que, dans le Manuscrit de Genève (livre I, chapitre II), esquisse du Contrat Social, Rousseau critique une doctrine que Diderot voudrait faire admettre à tous les hommes, selon laquelle il faudrait faire passer l’intérêt de l’humanité avant le sien propre : « Mais où est l’homme qui puisse ainsi se séparer de lui-même ? et, si le soin de sa propre conservation est le premier précepte de la nature, peut-on le forcer de regarder ainsi l’espèce en général pour s’imposer, à lui, des devoirs dont il ne voit point la liaison avec sa constitution particulière ? ». Dans le Contrat Social (Livre I, chapitre VI), Rousseau prend soin de définir le contrat social, de telle manière que chaque contractant trouve intéressant pour lui d’accepter ce contrat : « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant. Tel est le problème fondamental dont le Contrat social donne la solution. ».(1)

L’amour de soi et les idéaux de la gauche.

 En plus de Rousseau, il y a d’autres auteurs de gauche, ou sensés être importants pour la gauche, qui ont accordé de l’importance à l’amour de soi : Pierre Leroux, et Jaurès (peut-être dans une moindre mesure) ; et il y a aussi de nos jours Régis Debray.(2)

 Mais il est vrai que supprimer dans la doctrine actuelle de la gauche, le dégoût pour l’amour de soi, serait beaucoup plus difficile que d’en supprimer la religion du progrès. En effet, supprimer la religion du progrès de la doctrine de la gauche, n’a aucune influence sur la conception des idéaux (solidarité, ouverture, justice, liberté…), que cette doctrine porte. Par contre, supprimer de cette doctrine le dégoût pour l’amour de soi, c’est à dire réintroduire l’amour de soi dans cette doctrine, suppose de modifier la conception des idéaux de la gauche : il faut en avoir une conception limitée, et non plus illimitée. L’amour de soi n’est compatible qu’avec une forme limitée de solidarité, une forme limitée d’ouverture, une forme limitée de justice. En effet, le solidarité illimitée finit par nous coûter trop de notre bien être, l’ouverture illimitée aussi, et vouloir empêcher dès aujourd’hui toutes les injustices qui arrivent dans ce monde, comme les fléaux que vivent les pays pauvres, nous coûterait trop à nouveau. C’est peut-être pour cette raison que de très gentils messieurs, comme peut-être Orwell et Michéa, n’adhèreraient pas à cette croyance que le dégoût pour l’amour de soi fait partie des tares de la doctrine actuelle de la gauche.

 Pourtant, c’est bien au prix de cette réintroduction en elle de l’amour de soi, avec toutes ses conséquences logiques, que la doctrine de la gauche pourra être acceptée naturellement par des gens ordinaires, que les idéaux qu’elle porte pourront exister réellement dans le monde, même si c’est sous une forme limitée, plutôt que de n’exister que comme des chimères, aussi illimitée soient-elles. C’est peut-être aussi en acceptant d’adhérer à une telle sorte de doctrine, que l’on est vraiment conscient de qui on est, dès lors qu’on est un être qui vit durablement, et non par hasard, dans le bien être, et qu’on fait donc le nécessaire pour cela (et qu’on profite d’un Etat qui fait aussi le nécessaire).

 Dans Le quai de Wigan, Orwell, alors futur auteur de 1984 (qui paraitra en 1949), cite aussi les deux plus célèbres romans pessimistes de science fiction qui ont précédé le sien : Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, paru en 1932, et La machine à explorer le temps de Wells, paru en 1895. Dans le roman de Wells, le voyageur qui explore le temps va d’abord découvrir, très longtemps après notre époque, comment ont évolué la classe des riches et la classe des opprimés de notre époque. Elles ont dégénéré : les opprimés dont les conditions de vie n’ont cessé de se dégrader, dans la promiscuité, ont fini par devenir des Morlocks, petits monstres sanguinaires ; et les riches, dont les conditions de vie ont longtemps été très pacifiques et confortables, ont fini par devenir des Eloïs, sortes de mignons petits lutins inoffensifs et semi-débiles ; les Morlocks se nourrissent des Eloïs. Le voyageur réussit à remonter dans sa machine, et échoue finalement dans une autre époque où, sur la surface de la Terre, il n’y a plus d’êtres humains même sous formes dégénérées, la nature a repris ses droits, il n’y a plus que de grosses bestioles qui ressemblent à des crabes géants et qui tuent leur proie avec leurs pinces effrayantes, pour se nourrir en les mettant dans leur ignoble gueule sanglante. Quand on ferme le livre, on a vu une facette bien réelle de la nature, dans tout l’éclat de sa dureté, et cette vison laisse une désagréable impression sur des êtres aussi doux que nous, coeurs d’Eloïs.

 Mais si elle veut, un jour, à nouveau, servir à quelque chose, il faut encore que la doctrine de la gauche renoue un peu, dans la stricte mesure de ce qu’exige l’amour de soi, avec cette effrayante et éclatante dureté qui se trouve aussi dans de grandes pensées politiques, comme celles de Hobbes, Rousseau (quand on ne garde pas de lui que ce qui est doux), ou Malthus.(3)

 Notes.

1. Livres de Rousseau où est présente la notion d’amour de soi : Du contrat social, Manuscrit de Genève, Emile : Ou de l’éducationProjet de constitution pour la Corse

2. Livres d’auteurs de gauche qui accordent de l’importance à l’amour de soi : Leroux, (Anthologie de Pierre Leroux : Inventeur du socialisme) ; Jaurès, (anthologie : Rallumer tous les soleils) ; Debray, Le moment fraternité, Éloge des frontières

3. Livres d’auteurs politiques durs, ou sur de tels auteurs : Hobbes, Elements de la loi naturelle et politique ; Sauvy, Malthus et les deux Marx : Le problème de la faim et de la guerre dans le monde

source : www.agoravox.fr/