la dictature du Projet !

Projet de vie, projet professionnel, projet d’études, projet immobilier, projet présidentiel, projet pédagogique, projet de territoire, territoire de projets (quelle audace !), projet éducatif, projet d’établissement, projet de service, chef de projet… Il est partout, le projet. Dans toutes les bouches, au boulot comme à la maison, à l’école comme dans les loisirs. Il s’immisce jusqu’au plus intime de nos existences (projet de couple !). Et il est admis par tous comme la forme aboutie de la structuration d’une pensée saine et moderne. Loin d’être vide de sens à force d’être omniprésent, le « tout projet » mérite d’être examiné avec soin pour mieux cerner ce qu’il véhicule d’insidieux. Tentative d’essai critique à contre courant…

Un début, une fin, un projet…

« Quel est votre projet ? ». Sans projet, pas de subvention, pas de bonne note, pas de prêt immobilier, pas de considération. La recevabilité même d’une idée dépendra de votre capacité à la présenter sous forme de projet. Le projet est devenu la seule forme intelligible, le « format » exclusif de l’expression d’une envie, d’une idée. On peut définir le projet dans son acception actuelle comme la description et (ou) l’organisation linéaire et cohérente de la mise en œuvre d’une ou plusieurs actions (*). Il est bien loin le projet de vacances qui signifiait seulement qu’on rêvait d’une villégiature ensoleillée de farniente ou de crapahutages. Le projet, de nos jours, a un début (qu’on appelle diagnostic ou état des lieux suivant les écoles méthodologiques), annonce des objectifs (opérationnels, stratégiques…), se décline en actions et se termine par la très sacro-sainte et pourtant mystérieuse évaluation (la notion de bilan étant, dit-on, un peu désuète). C’est droit, c’est carré et ça ne laisse pas place au hasard. C’est modélisé.

Générateur d’anomie

La notion d’anomie a notamment été développée par le sociologue Emile Durkheim. Sorte de frustration diffuse, elle naît de l’inadéquation entre des fins (mes envies, mes rêves) et les moyens dont je dispose pour y accéder. Nous vivons dans une société profondément anomique. A chaque instant, la publicité nous fait miroiter des possibles pourtant inaccessibles au plus grand nombre. La télévision nous dit que nous sommes tous des stars en puissance mais jette et humilie l’immense majorité des prétendants. Et tout cela de conduire à une forme de déprime collective, de démoralisation latente. L’avènement du « tout projet » alimente de manière très inquiétante l’anomie sociale. Le projet est fait d’objectifs à atteindre et, quoi qu’on en dise, il reste sanctionné par la réussite ou l’échec. Durkheim parlait du « suicide » anomique. Comment ne pas faire référence aux suicides récents de ces cadres de Renault, débordés, dépassés par des objectifs qu’ils n’arrivaient pas à tenir ? Victimes du projet. Et comment ne pas s’inquiéter de voir les travailleurs sociaux mais également les psychologues et psychiatres conseiller à leur « public » ou à leurs patients de s’inscrire dans des dynamiques de projet, alors même que c’est sans doute d’être asphyxiés par une société de projets qui les conduit dans leurs bureaux et leurs cabinets ? Sous prétexte de « restructurer » la personne, on demande au rmiste de se bâtir un projet d’insertion… Terrible mise en abîme !

Eloge des chemins buissonniers

Loin du projet, ce qui fait le sel de l’existence ne se situe-t-il pas dans l’imprévu, le fortuit ? Parti de A pour atteindre Z, je m’arrêtai à M ou contournai par 8. Ce n’est pas tant d’atteindre un but que d’explorer les chemins qui s’en rapprochent ou s’en éloignent qui forge l’individu. Saluons fraternellement ce sage zen qui, répondant à l’éternelle question du disciple « Maître, où est le chemin de la vérité ? », prit sa sandale, la posa sur sa chauve tête et tourna talons. Et faisons nôtre sa réponse lorsqu’on nous demandera « Quel est votre projet ? ». Entendons-nous : il ne s’agit pas de nécessairement flotter dans un univers privé de repères, dans des océans sans phares. Le dessein, le cap sont des éléments importants pour construire et donner sens à une existence. Mais primo, respectons l’errance, le butinage aléatoire, qui permettent de se donner le temps de dessiner le dessein, d’imaginer le cap (ce devrait être la mission de l’Université que de donner ce temps plutôt que de prétendre préparer les étudiants au marché de l’emploi). Secundo, félicitons-nous que la vie soit riche de l’exploration de chemins buissonniers, d’accidents de parcours, de tentations et d’opportunités qui font dévier de la route… et bousculent souvent le « projet » initial. Qu’eût été l’Odyssée si Ulysse avait été initié à la méthodologie de projet ? Troie-Ithaque en ligne directe, aller simple et sans escale. Efficacité ? Tristesse.

Qu’il est triste demain !

La mise en projet systématique de nos envies, de nos rêves, de nos petits bouts d’existence, l’obsession de rendre linéaires, cohérents, évaluables les moindres de nos actes, et plus encore la fascination devant les « objectifs », sont symptomatiques d’une société en voie d’aliénation, gangrenée par le souci de l’efficacité, de la rationalité. Ainsi donc, nos existences seraient sécables en phases de projets et nous devrions nous lever matin avec en tête des objectifs nécessitant que nous nous dotions des moyens adéquats pour les réaliser à court, moyen ou long terme ? Comment ne pas voir l’inspiration néo-libérale dans cette construction d’une société de projets au sein de laquelle chacun tient sa place, son rang et rend compte de ce qu’il a été ou non en capacité de produire, où chacun sera jugé en fonction de son efficacité ? Il ne s’agit pas là de politiser le propos mais bien de chercher à cerner les caractéristiques idéologiques de la notion de projet. On s’amusera alors de constater que l’interdit de remise en cause du projet (qui oserait mettre à mal une notion si universelle ?) cousine avec l’incongruité actuelle qu’il y aurait à questionner les idées de croissance ou de mérite. C’est ainsi, d’indiscutés en indiscutables, que s’est installée une drôle d’espèce de vérités préfabriquées. Des vérités qui nourrissent la sourde certitude que les utopies sont mortes et que c’est tant mieux, qu’il faut « rompre avec l’esprit de mai 68 » parce qu’un seul modèle vaut : celui qui a fait de la croissance sa croisade, du mérite son blason, du projet son destrier. Une nouvelle utopie est en marche…

Contre projet ?

Mais alors, que mettre à la place du projet ? Un contre projet ? Procédons par petites touches, un peu à la manière des impressionnistes…

Et d’abord tordre le cou à la paupérisation du vocabulaire. Rêve, dessein, idée, envie, aspiration… Toute une palette de nuances dans l’expression d’un élan vers… Pourquoi limiter à un seul mot cette réjouissante pléiade ? Fi du projet pédagogique, parlons donc d’ambitions pédagogiques pour nos centres de loisirs. Oublions le nébuleux « projet politique » au profit du « programme » qui a tant besoin d’être réhabilité. Et redonnons donc du sens à ce pauvre projet qui n’a jamais demandé à être ainsi trituré, déformé et instrumentalisé.

Ensuite, s’autoriser à la pensée critique et la revendiquer. Quelle unique et irréfutable pensée s’arroge-t-elle le droit d’installer ainsi des vérités immuables ? La méthodologie de projet est contestable comme le sont toutes les méthodologies. Ce n’est pas le rempart de sa pseudo modernité qui doit entraver sa mise en question.

Enfin, revenir à des approches plus spontanées, plus instinctives. Laissons les aspirations, les initiatives, les désirs se construire et s’épanouir sur des schémas peut-être fragiles en apparence mais ô combien plus inventifs. En cela, de bonnes doses d’empirisme, de construction pas à pas donnant toute leur place à l’expérimentation, au changement de cap, au contournement, seront autant de bouffées d’air frais dans l’atmosphère confinée et étriquée de la mise en projet (en bouteille ?).

Appendice professionnel facultatif

J’ai le plaisir et la chance d’exercer dans ce qu’il est convenu d’appeler le développement local (sans doute faudrait-il également peser le poids de ces mots-ci). Là aussi, le projet est roi. Le CNFPT (Centre National de la Fonction Publique Territoriale) et les ENACT (Ecoles Nationales d’Application des Cadres Territoriaux), les deux organismes clés de la formation des agents des collectivités locales, s’adonnent avec délice à la méthodologie de projet. Et ne cachent pas leur « projet » de voir sortir de leurs bancs des générations entières de professionnels élevés au projet. Il en va de même dans la formation des animateurs socioculturels, des travailleurs sociaux, des aménageurs du territoire… Or, s’il est bien un domaine dans lequel le projet est réducteur, sclérosant, inhibiteur, c’est bien celui du développement local, notamment dans ses déclinaisons sociales et culturelles. Alors même que nos métiers devraient consister à (r)aviver l’envie des habitants de partager un espace commun, le territoire, en y (ré)inventant les gammes de ce qui fait société, on nous forme à enfermer tout début d’idée dans un projet. Engoncés dans l’impérieuse nécessité de faire du projet, nous bridons les initiatives, nous limons leurs aspérités les plus folles (donc les plus imaginatives), nous domptons leurs impertinences… Enfin assagis, les habitants audacieux sont vite ramenés au mode projet qui s’affirme comme le plus efficace des régulateurs sociaux, triste camisole pour éviter que ne s’invente une vie différente. Il en va d’ailleurs de même pour la démocratie participative, cadenassée dans des parodies d’espaces citoyens (réunions publiques, comités de développement local, forums participatifs…) pour éviter qu’elle ne vienne à déraper sur des paroles trop libres hors des cadres établis. Il est urgent de réinvestir le sens principal de nos métiers, celui de l’émancipation des citoyens. A ce jour, le projet en est l’un des principaux obstacles.

par : Matthieu Warin

One thought on “la dictature du Projet !

  1. […] de s’y mettre… Il s’agit d’un luxe éthique que Catherine Contour défend contre la « dictature du projet », préférant plutôt la belle image du cap que l’on se fixe tout en s’autorisant à […]

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