L’ABC de la lutte selon la rappeuse Keny Arkana

La rappeuse marseillaise Keny Arkana nous livre l’alpha et l’oméga de la lutte selon elle, dans un abécédaire au propos résolument engagé qui peut sérieusement énerver ou faire rêver à un “grand ” version XXIe siècle .




A comme Appel aux sans voix

Ça fait un peu plus d’un an que les forums Appel aux sans–voix existent. Je crois que le bilan est positif. C’était un travail de fond nécessaire pour ouvrir des espaces de parole qui permettent d’engendrer des initiatives concrètes. Car c’est bien d’être contre, de râler mais il faut aussi à un moment donné être dans la proposition et dans l’action. Ces forums sont un outil qu’on met à la disposition de tous ceux qui veulent essayer de s’organiser pour construire des alternatives en marge du système. Si ces initiatives ne se font pas récupérer localement par un parti, un syndicat ou autre, elles peuvent devenir un outil essentiel pour construire une politique qui parte de la base.

D comme Désobéissance civile

Pour moi, l’obéissance de chacun d’entre nous est la clé de voute du système qui détruit l’homme et la planète. La désobéissance est, a contrario, la clé de la révolution humaine à laquelle je crois dur comme fer. Il faut que nous nous décidions à construire nos propres outils de lutte pour qu’un vrai changement puisse se produire. Alors j’essaie d’exhorter ceux qui m’écoutent à arrêter d’attendre. Mais pour ça, il faut commencer par faire un retour sur soi parce que je reste persuadée que changer le monde commence par se changer soi-même.

F comme Forum social

Je trouve que ce n’est pas plus mal qu’il n’y ait pas eu de forum social mondial cette année. Ça a permis de faire émerger une forme d’autonomie locale qui encourage des initiatives d’intérêt collectif. En plus, ça permet à ceux qui ne peuvent pas se payer ce genre de voyage mais qui se sentent concernés d’y participer. À l’issue des deux derniers forums, à Bamako et Porto Alegre, où j’étais, je n’ai pas constaté l’émergence d’alternatives concrètes. Ceux qui ont les moyens de se faire plaisir viennent aux forums pour évacuer leurs frustrations et rentrent ensuite satisfaits chez eux. Si cet espace de liberté ne sert plus qu’à ça, moins il y en aura et mieux on se portera. Plus on sera frustrés, plus on cherchera de réelles alternatives à notre niveau pour rendre la vie plus supportable.

U comme Utopiste

Ce sont, selon moi, ceux qui veulent croire que le système actuel est tenable qui sont dans l’illusion, le dogme et l’utopie. Je pense avoir comme beaucoup d’entre nous la conscience aiguë de l’urgence dans laquelle nous sommes si on pense encore pouvoir sauver les hommes et cette planète. Car je sais aussi que j’appartiens à la dernière génération qui peut encore espérer inverser la tendance avant qu’il ne soit trop tard.

 

Depuis la sortie du ep Désobéissance, un monolithe rouge vif largué en 2008, Keny avait ainsi une fois de plus quitté le studio : “J’en avais même oublié que je faisais du rap, que j’étais signée en maison de disques. Il y a des tas d’autres choses qui me passionnent, qui me préoccupent. Des choses importantes.” Spontanément mis en mots au terme de cette fausse retraite, L’Esquisse 2 replonge dans ces “choses importantes”, annonçant un nouvel album éloigné de ses dernières traces :

On m’a collé l’étiquette d’extrême gauche à cause de Désobéissance, mais ça me gêne. La politique politicienne, je n’y crois pas, l’affrontement direct avec le système non plus. Je suis dans quelque chose de plus quotidien, d’usuel, de constructif.

 

Depuis l’époque où les gauchistes en campagne ont cru pouvoir l’encarter à l’aise, la Marseillaise a évolué, mettant en veilleuse son opposition de principe au profit de visions moins grandioses mais plus concrètes : “Les écovillages, les mises en réseau, c’est un avenir qui me parle. Ce sont des formes de micro-démocratie, d’autonomie… Une lutte politique plus réaliste que d’aller tabasser les flics.” Un discours éloigné de la petite gloriole des contestataires de studio “mais tout aussi éloigné de la petite éthique des altermondialistes. Ils me font pas rêver avec leurs pancartes !”

Les yeux ouverts sur une autre réalité, Keny vit une liberté que peu s’autorisent, même si elle n’évite pas quelques manies françaises à base de samples un peu pompiers qui empêchent de pénétrer vraiment cette autre dimension que ses mots réclament pourtant. Elle n’est jamais aussi efficace que sur des instrumentations plus souples, sur ces sons quasi live qui s’effacent lorsque sa voix étranglée prend de la hauteur.

Dans la veine du crépusculaire Cinquième soleil, c’est cette liberté qui brille sur Au milieu du chaos ou Odyssée d’une incomprise, juste résumé de son chemin de traverse. Sur ces poèmes éventrés, elle chemine avec ses propres mots, sa trouille de l’argent et de la célébrité, sa peur maladive de se trahir ou de saisir la chance d’un autre et son souci du genre humain, dépassant les messes contestataires au profit de visions intimes : “Je ne suis pas en guerre contre les partis, ni contre les rappeurs, ni contre personne. Je suis juste pour autre chose, je construis, tu comprends ?”

source : rue89 et lesinrocks

Arka du clan des wanted