Des imprécateurs qui se prennent pour des pédagogues  

Qu’il s’agisse de la vision conspirationniste globale de la société et de l’histoire ou du micro-complotisme qui se répand à l’occasion d’événements particuliers, nombreux, très nombreux sont les ouvrages de science sociale, mais aussi de journalistes qui s’attachent à les démonter, à expliquer leur invention et leur propagation. Il n’entre pas dans notre propos de les discuter ici. Mais rares, trop rares sont les enquêtes journalistiques qui, non dans des livres, mais dans les grands médias, ne se bornent pas à dénoncer des « cerveaux malades » et tentent de répondre à des arguments réputés « conspirationnistes » en s’adressant à de vastes publics qui doutent — et les explications journalistiques, quand elles existent, sont diffusées par des médias dont l’audience reste limitée [1].

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Le complot des incrédules

Or, dans nombre de pays, de larges secteurs de l’opinion publique – du moins celle que les sondages prétendent refléter – avouent leur incrédulité à l’égard des explications fournies ou accréditées par les médias dominants : de l’attaque de Pearl Harbour en décembre 1941 aux attentats du 11 septembre 2001, de l’assassinat de Kennedy à la mort de Lady Di, pour ne mentionner que quelques exemples. Cette « opinion publique » est une construction artificielle des sondages eux-mêmes, qui agrègent des réponses disparates : une opinion qui ne se manifeste guère en tant que telle en dehors de ces sondages, qui ne fournissent donc, dans l’hypothèse qui leur est la plus favorable, que des indices.

Mais de quoi ?

— L’incrédulité se nourrit d’abord d’une défiance généralisée à l’égard des informations diffusées par les institutions publiques et les médias eux-mêmes : une défiance à l’égard des médias, des journalistes et des informations qu’ils diffusent, une défiance dont ils font les frais, même si ces médias et ces journalistes n’en sont pas tous indifféremment responsables et, en tout cas, les seuls responsables.

— L’incrédulité repose ensuite sur le sentiment que c’est derrière les apparences qu’il convient de chercher la vérité, quitte à attribuer à des actions concertées d’individus ou d’institutions ce qui relève de logiques sociales et politiques sans lesquelles ces actions, quand elles existent, seraient inefficaces.

— L’incrédulité peut enfin trouver aussi sa source dans le souvenir de précédents fâcheux : des « machinations » en tout genre, que les médias ont très inégalement combattues quand elles existaient – quand ils ne les ont pas accréditées alors qu’elles étaient inventées. Qu’il s’agisse, donc, de « complots imaginaires » : les prétendus « massacres » de Timisoara, le prétendu « Plan Fer à cheval », prêté à Milosevic et destiné à « nettoyer » le Kosovo de sa population albanophone, la campagne d’intoxication sur l’existence d’armes de destruction massive enterrées dans le désert irakien par Saddam Hussein… Ou qu’il s’agisse de machinations bien réelles, fomentées ou soutenues par la CIA, notamment : le coup d’État en Iran en 1953, le coup d’État au Chili en 1972, le programme d’armement des Talibans en Afghanistan à partir de 1979 ; le financement illégal des contras nicaraguayens au cours des années 1980, etc.

11 septembre :

« complot » ou « complot » ?

À la thèse d’un complot d’Al-Qaïda répondent les hypothèses, souvent présentées comme des certitudes, d’autres complots. Question : suffit-il pour réfuter ces dernières de les dénoncer pour « conspirationnisme », voire pour « négationnisme » ? Ou bien convientil de répondre à leurs arguments ? Et de souscrire à ce qu’écrit le journaliste Mehdi Ba (11 questions sur le 11 septembre, Jean- Claude Gawsevitch, 2011) : « Si les théories dites “conspirationnistes” doivent être réfutées, qu’elles le soient dans des conditions permettant la confrontation d’arguments ainsi qu’un arbitrage neutre et dépassionné » ? Ce qui, on en conviendra, est rarement le cas dans l’espace médiatique proprement dit.

 

La défaite du journalisme

Que font les médias pour combattre l’incrédulité qui les frappent et qui frappent, du même coup, les informations qu’ils diffusent même quand elles sont vérifiées ?

— Condamner la défiance à l’égard des grands médias sans la comprendre, répondre aux doutes, même les plus mal fondés, en assénant des certitudes, disqualifier toute critique des médias en l’assimilant à une paranoïa conspirationniste : tels sont les pires services que l’on puisse rendre au journalisme lui-même.

— Traiter l’inquiétude insatisfaite des publics à l’égard des apparences comme une ignorance coupable, lui prêter des penchants conspirationnistes assimilables à des théories et les jauger de toute la hauteur dont sont capables des pédagogues qui ne parlent qu’à eux-mêmes et méprisent le peuple qu’ils prétendent instruire : ces postures relèvent d’une conception du journalisme dont l’arrogance égale l’impuissance.

— Passer par pertes et profits l’existence de conspirations réelles ou la diffusion de « complots imaginaires » inventés par des institutions politiques et leurs services, alors que ces exactions ou ces mensonges d’État nourrissent une suspicion légitime, c’est alimenter ce que l’on condamne : la quête de complots cachés qui sont souvent imaginaires.

***

Il existe bel et bien, en effet, des visions conspirationnistes globales et des micro-théories conspirationnistes. Encore convient-il d’identifier clairement et distinctement chacune de ces théories, même si on peut les reconnaître à quelques traits rhétoriques relativement invariants. Quand ils existent, les « obsédés du complot » – pour reprendre une expression de Caroline Fourest [2] – le sont généralement d’un complot particulier qu’il est vain d’englober dans un « complotisme » généralisé. Aux « obsédés du complot », répondent trop souvent, dans l’espace médiatique, des « obsédés du complotisme » qui non seulement en amalgament toutes les formes, mais l’attribuent généreusement à des positions qui ne sont en rien conspirationnistes. Or voir du conspirationnisme partout interdit aux journalistes de lui faire face quand il est avéré. Et si l’on ajoute que la détection d’un conspirationnisme sous-jacent ne suffit pas à lui répondre (comme le montre le cas d’Alain Soral), les prétendues enquêtes monolithiques sur le conspirationnisme (comme celles de Daniel Leconte flanqué de Philippe Val), consomment la défaite du journalisme d’enquête.

À ces défaites du journalisme, un seul remède : un peu moins d’imprécations et un peu plus de journalisme !

 

Notes :

[1] On citera par exemple les quatre articles que Nicolas Chevassus-au-Louis a publiés, en août 2012, sur le site de Mediapart, sous le titre « Enquêtes sur les théories du complot », ainsi que le no 47 de la revue Agone : paru en 2012 et intitulé « Théories du complot », il comprend une version modifiée d’un article publié sur notre site que nous avons autoplagié ici même.

[2] Selon le titre d’un épisode, diffusé en février 2013, de la série « Les réseaux de l’extrême » (sic) – et qui mériterait à lui seul une analyse détaillée.

Source : ACRIMED magasine :  (Mediacritiques n°11)

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