« Il faut qu’on déjeune ensemble ! »

Le verbe « falloir » se conjugue uniquement à la troisième personne du singulier. Déclinaison hypocrite et édulcorée du verbe devoir, il a l’avantage d’avoir un sujet inconnu au bataillon. Qui est « il » ? Ce n’est ni je, tu ou nous ! « Il » est un personnage virtuel mais cependant tout puissant qui impose sa volonté sans qu’il soit possible d’en débattre avec lui.

 « Il » décide pour vous, vous ne pouvez de toute façon pas vous opposer à une autorité divine. Alors, que sa volonté soit faite ! Vous, vous restez en retrait. Mais la formule est perverse. Je vous conseille de la consommer avec modération, si vous ne voulez pas finir dans la peau d’un éternel exécutant incapable de supporter le poids d’un quelconque engagement personnel. Comme une tique dans votre toison verbale, le verbe « falloir » vous vide, non de votre sang, mais de votre sens des responsabilités, de votre capacité d’investissement, de votre esprit d’initiative. Votre vie n’est que contrainte : Il faut que je me lève, il faut que j’aille travailler, il faut que je fasse les courses, il faut que j’aille chercher les enfants à l’école. Etc., etc. Ces refrains vous évoquent quelque chose ?

L’usage du verbe « falloir » déresponsabilise celui qui en fait usage.

La fréquence répétitive du verbe « falloir » dans le cursus d’une conversation trahit l’individu qui vit sous la contrainte d’une autorité insondable. Il sera fatalement contraignant avec ses interlocuteurs. « Il faut qu’on se parle. Il faut qu’on se revoie. » Etc. etc. Toutes ces pseudos invitations sont autant de contraintes annoncées avec la plus parfaite naïveté.
Le verbe falloir est un devoir en trompe-l’œil. Il exprime surtout une volonté d’éluder. Attitude corroborée par l’emploi du « on ». Ce pronom imperméable pour ceux qui ne veulent pas se mouiller les pieds. C’est une vraie fausse invitation en bonne et due forme qui traduit une contrainte déportée dans un avenir incertain vis-à-vis d’une personne avec laquelle on ne souhaite pas, peut-être inconsciemment, partager le temps d’un repas.

La vie est certes faite de contraintes multiples, mais la liberté réside dans l’art de choisir ses contraintes. Cette liberté s’acquiert en s’affranchissant du verbe falloir, c’est-à-dire en prenant la responsabilité de chacune de ses actions, si banale soit-elle : « je dois sortir les poubelles » et non pas « il faut que je sorte les poubelles ! » 

par : Caroline Messinger