Dans ce siècle déboussolé, nous avons besoin d’une sagesse modernisée

Dans son nouveau livre, Jean-Louis Servan-Schreiber nous fait partager sa vision optimiste d’un XXIème siècle parfois déroutant, mais plein de promesses. Présentation par la philosophe Catherine Clément et Extrait.
Quoi qu’il fasse, cet homme-là s’ancre toujours dans trois éléments : le temps, autrui, l’amour. Réduire les temps inutiles au bénéfice de la durée, suspendre l’emploi du temps parce qu’on a su l’épurer : il a réfléchi, mis en application, ordonnancé sa vie. Pour lui, l’amour a un nom, d’autres noms, et même des noms d’animaux – un homme qui ne saurait pas aimer se moquerait éperdument d’aimer ou pas le siècle qui commence. Déjà, un peu de bonheur. 

Il existe en Inde un métier très sérieux qui n’a rien à voir avec l’astrologie : la futurologie. En France, les futurologues s’appellent « experts », ils sont surtout économistes et toujours apocalyptiques. En Inde, pas du tout. Ils sont imaginatifs et optimistes, comme notre auteur. Dès la première phrase, Jean-Louis Servan-Schreiber donne le la : « Je ne suis pas de tempérament pessimiste. » Et donc il collectionne bonnes et mauvaises nouvelles, qui sont souvent les mêmes, vues d’un côté ou de l’autre. Exemple : Internet, qui permet à chacun de se forger sa petite modélisation du monde – bon côté. Mais le mauvais côté est de se croire relié à des « amis » ou des « amours » alors qu’il n’y a rien que du virtuel. Danger, l’individu y perdra sa raison. 

Au terme de ce circuit de pensée à grande vitesse, le pilote ôte son casque et propose la sagesse à l’antique, tranquillement irreligieuse mais non dépourvue de spiritualité. Quand même ? Oui, quand même, il insiste. Aimer le xxie siècle quand même, en dépit de tout, et à cause de toutes les promesses d’un siècle qui se profile comme nouvelle Renaissance. Eh bien, qu’il en soit ainsi !

Extrait

Il se dit qu’il nous manque un storytelling sur notre siècle. A l’ère globale, pour être écouté, il faudrait parler globish. Dans les temps bibliques, on s’inspirait des prophéties. Plus récemment, des utopies, des scénarios, des visions fantastiques du futur. Mais curieusement, alors qu’on met la créativité au pinacle, personne aujourd’hui n’ose nous raconter l’avenir. A titre individuel, nous nous contentons de projets, nés de nos envies et de nos fantasmes. Heureusement, sinon pour quoi se lever chaque matin ?

Pour l’humanité contemporaine, un récit d’avenir reste possible, mais il devra être différent de ceux que l’on nous proposait jusqu’ici. Pour être crédible, il ne nous parlerait ni d’abondance inépuisable, ni d’immortalité, ni de super-intelligences ajoutées à nos cerveaux, ni d’égalité enfin atteinte, ni de conquêtes galactiques. Si nous ne disposons pas encore du storytelling du siècle, ce doit être parce que toutes les évocations, plus ou moins lyriques, prêtent à rire, quand elles ne font pas peur.

Qu’est-ce donc qui nous a rendus sceptiques et méfiants à ce point ? Peut-être les grands traumas que nous ou nos parents avons connus au siècle précédent. Si ce dernier a marqué une charnière douloureuse dans l’histoire, c’est moins du fait de ses boucheries (aussi atroces qu’elles fussent, elles n’ont tué que 3 % de la population mondiale) qu’à la suite de l’effondrement de ce que la philosophe Chantal Delsol nomme les « architectures de sens ». En clair, les systèmes d’idées, de doctrines, de promesses qui soutenaient nos sociétés depuis vingt siècles. L’anémie inexorable des religions révélées, l’effondrement brutal des prétentions marxistes ont décrédibilisé les grands récits dont était friande l’humanité.

Et si ce dont nous avions besoin, ce qui conviendrait le mieux à l’époque, était un petit récit, dont chacun pourrait prendre la mesure avant de se l’approprier ? Il serait à la fois de portée universelle et d’usage quotidien, un qui ne coûte pas cher, un qui fasse du bien.

Primum non nocere (« D’abord, ne pas nuire »), énonce le serment d’Hippocrate. De grâce, arrêtons de nous raccrocher aux mots qui tuent. On a tué au nom de Dieu (et on continue), on a tué au nom de la Raison (par la guillotine), au nom de la pureté ethnique (avec des gaz), au nom du socialisme (par fusillades ou au goulag), au nom de la patrie (par tous les moyens disponibles), au nom de la civilisation (par les fusils des colonisateurs) et même au nom de la liberté et de l’égalité. Il n’y a guère qu’au nom de la fraternité que l’on ne se soit pas encore étripés. Sous réserve d’inventaire.

Le coupable originel ne serait-il pas Platon, persuadé que chacun porte en lui la Vérité, avec un grand V ? Tout s’est enchaîné à partir de lui. L’avantage de la Vérité est qu’elle ne se discute pas, puisqu’elle est vraie. Au cours de l’Histoire, on nous a fait croire en son nom, ce qui arrangeait, à chaque période, les puissances religieuses ou temporelles. Maintenant, nous avons compris, on ne nous fera plus le coup de la Vérité.

Il aura fallu attendre vingt-cinq siècles pour qu’un philosophe suisse, Jacob Burckhardt, reconnaisse que « l’essence de la tyrannie est le refus de la complexité ». La complexité, chère à Edgar Morin, est devenue le mot-clé de notre siècle en toutes matières, scientifiques, psychologiques, morales, financières, etc. Faut-il s’étonner qu’il ne soit pas facile d’en bâtir le récit ? […]

Notre siècle, j’en suis convaincu, voit s’établir la suprématie des femmes. C’est bien leur tour. Elles nous apportent, entre autres, une vision réaliste de l’existence, alors que les hommes étaient plus volontiers inspirés par l’héroïsme. On a vu le résultat. N’est-ce pas une femme, Germaine de Staël, qui a dit : « La gloire est le deuil éclatant du bonheur » ? A notre siècle, on pourrait même dire que le bonheur est le deuil allègre (ou soulagé) de la gloire. Les femmes sauront propager une nouvelle éthique qui prenne en compte le réel, plutôt que le vrai.

La recherche du bonheur, du bien-être, du pragmatisme, du réalisme porte depuis deux mille cinq cents ans un nom rassurant : la sagesse. S’il fait un rien suranné, c’est qu’on l’imagine souvent comme l’apanage de sympathiques barbus, philosophes antiques ou yogis indiens. Il est vrai que les grands prêtres occidentaux de la Vérité avaient remisé la sagesse au grenier. Le moment est peut-être venu pour elle de reprendre du service, comme une philosophie, pour notre siècle complexe.

La sagesse préexistait aux religions monothéistes, elle inspirait les comportements individuels de nombre de penseurs grecs, puis romains, de Socrate à Marc Aurèle. Elle convenait à des sociétés sans progrès technique qui croyaient à un temps circulaire et répétitif. Elle n’était ni prosélyte ni missionnaire, elle aidait l’individu à s’adapter à un réel qui le dépasse. Les monothéismes, chrétienté comme islam, sont advenus et ont su mobiliser leurs sociétés, conquérir les autres et faire avancer le progrès, pour la plus grande gloire de leur Dieu. En cela, elles ont pleinement réussi, rassemblant les fidèles autour d’une seule source d’inspiration et de préceptes et s’il le fallait au prix de la violence. Sauf pour quelques saints paisibles, hommes et femmes, le message de la sagesse a été éclipsé par l’impératif de la foi.

Mais en Occident, foi et progrès se sont désynchronisés : la dynamique de ce dernier a pris le dessus et la foi s’est atrophiée. Dans l’islam voisin, ce fut l’inverse : la primauté de la croyance s’est maintenue, étouffant l’essor des sciences et du progrès matériel. En Occident, où progrès et développement ont détrôné la foi, les individus vivent sans élévation de l’âme. Ils en savent trop pour croire à des récits prérationnels, vieux de deux millénaires. Même s’ils en ont gardé une morale et quelques principes évangéliques que rien n’est venu remplacer, parmi lesquels « l’homme ne vit pas seulement de pain ». Matériellement, nous sommes comblés ; spirituellement, nous sommes devenus indigents.

A défaut de croyances religieuses, partout en recul, on a au moins besoin d’une éthique, d’un comment vivre bien, avec soi, avec les autres. Moment propice pour dépoussiérer une sagesse qui pourrait se révéler étonnamment adaptée à notre modernité complexe.

Car le foisonnement pléthorique de cette dernière rend illusoire toute tentative d’explication ou d’interprétation unique du monde. Plus nous en savons, plus nous en inventons, et plus nous comprenons que nous ne sommes qu’au début d’un chemin, passionnant et riche de potentiels, mais sans mode d’emploi. La sagesse ne suggère aucun principe supérieur, elle constate le monde et aide les apprentis sages que nous sommes à nous y adapter. Une fois admis que la complexité nous prive du rêve un peu enfantin d’exercer notre empire sur le réel, il nous reste au moins la possibilité d’un empire sur nous-mêmes, bref notre capacité à nous adapter sereinement à ce réel. La question n’est plus : « Qu’est-ce qui est vrai ? », mais plus simplement : « Qu’est-ce qui est, et comment s’en accommoder pour y vivre bien ? »

Une sagesse moderne doit se nourrir de nos connaissances sur le fonctionnement humain, des hormones aux névroses. Elle tient compte de l’existence des autres, ayant compris la faiblesse de l’individu isolé. Elle intègre naturellement les impératifs moraux, qui resteront l’héritage décisif des traditions judéo-chrétiennes. De ce fait, elle est plus généreuse que la sagesse antique, au fond assez élitiste. Mais l’objectif reste le même : renforcer l’individu face à un monde qui, toujours, le dépassera. Lui permettre de viser au 

bonheur en acceptant de renoncer à bien des illusions et fantasmes. A minima, elle permet à chacun de se supporter, de faire la paix avec soi-même, pour parvenir à en faire autant avec les autres. Reconnaissons que sur ces différents points, il y a du pain sur la planche.

Le sage contemporain ne joue pas les ascètes, il ne croit pas nécessaire de vivre de peu, sauf s’il se rend compte que la frugalité lui facilite l’existence en la désencombrant. Il n’a pas besoin de s’inventer de métaphysique ni de transcendance, car il campe dans le réel. Il ne vise pas à une vie fondée sur un idéal, ce qui motivait les saints, mais à une vie juste au sens d’« appropriée ». Grâce à quoi il peut établir un meilleur rapport aux autres, dont il sait avoir absolument besoin, en pratique et en gratifications affectives.

Par essence, la sagesse est un guide d’attitude et d’action. Ceux qui sont convaincus de sa nécessité et savent s’en inspirer trouvent du sens. Personne, bien sûr, ne peut se prétendre sage. Cette prétention prouverait qu’on ne l’est pas. Mais, inspiré par des principes de sagesse, on peut mieux vivre. Une modestie efficace, n’est-ce pas très XXIe siècle et un pari optimiste à notre portée ? »   

par Catherine Clément, Jean-Louis Servan-Schreiber

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