«Combat culturel» partout, «combat culturel» nulle part?

L’oeuvre d’Antonio Gramsci est au coeur de l’idée de combat culturel. Aujourd’hui, l’expression est utilisée aussi bien par la Manif pour tous que par les Identitaires. Mais la domination culturelle des droites est d’abord une crise de la gauche, qui dépasse à la fois ses piètres résultats économiques et le cadre strictement français.

Que ce soit au sein de La Manif pour tous ou à la Fête de l’Humanité, au sein du Parti socialiste, chez les écologistes ou chez les Identitaires, le terme «combat culturel» est redevenu à la mode, au risque de devenir une nouvelle «tarte à la crème» dénuée de sens.

Loin de se réduire à un combat pour les «valeurs», le combat culturel prend une dimension autre, dimension qui manque manifestement aujourd’hui à la social-démocratie comme à la gauche radicale des pays européens.

Né «à gauche», le combat culturel n’a pas manqué d’être utilisé par les droites, qu’elles soient françaises ou étrangères, néolibérales ou radicales. Confrontée à une crise électorale, politique et idéologique majeure, la gauche française semble quant à elle s’en remettre à son invocation sans toutefois en appréhender les profondes implications

Récemment, le Premier secrétaire du Parti socialiste, Jean-Christophe Cambadélis parlait de «travailler la société française» pour faire accepter le droit de vote des étrangers aux élections locales. Quelques semaines auparavant, le Premier ministre, Manuel Valls, évoquait le «combat des valeurs de la République», quand l’ancienne ministre écologiste Cécile Duflot invoquait la nécessité d’un «combat culturel» en faveur des intermittents. L’an passé, l’université d’été du PS avait eu pour thème le «combat idéologique», le «combat culturel» mais «contre le Front national». Arnaud Montebourg lança en 2012 un éphémère mouvement de «combat culturel» appelé «Rose-Réséda» puis fit de la «réindustrialisation» un combat… culturel.

La thématique est là, bien présente, presqu’omniprésente. Mais le fond? Le combat culturel est-il, au final, réellement mené? Et que signifie-t-il en vérité? Quand tout est combat culturel, le risque est qu’il ne se trouve au final nulle part. Il existe d’ailleurs un usage performatif du combat culturel. L’invoquer c’est le mener. Reste à savoir ce qu’il est véritablement…

Gramsci et l’hégémonie culturelle…

 

L’œuvre d’Antonio Gramsci (1891-1937) est au cœur de l’idée de combat culturel. Dans les années 1920 et 1930 en effet, chef du Parti Communiste italien (PCI), Antonio Gramsci s’interrogea sur les raisons pour lesquelles la Révolution de 1917 était advenue en Russie et non en Italie ou dans un autre pays d’Europe occidentale. Avec Gramsci, le marxisme subit une évolution qualitative majeure, donnant aux aspects culturels une importance réévaluée dans les dynamiques de prise du pouvoir dans une société. Ce faisant, il opère une révision très utile du marxisme.

Gouverner par la force semble superflu quand on peut gouverner par le consentement. Il existe ainsi des dictatures sans hégémonie et des démocraties au sein desquelles un camp politique est hégémonique. Cette réalité explique pourquoi dans des sociétés européennes devenues plus complexes au cours du XIXe siècle, la révolution n’est pas advenue ou bien qu’elle soit obligée d’emprunter d’autres chemins que la seule «guerre de mouvement». L’intérêt d’une classe se construit intellectuellement, culturellement, socialement, politiquement. Il n’est pas donné. Mais, comme le souligne Gramsci, «l’hégémonie part de l’usine», signifiant qu’au cœur de tout se trouve le système de production, mais que la «société civile» jouent un rôle non négligeable. Economie et idéologie se trouvent ainsi étroitement liées.

Gramsci fait du front culturel un aspect central de son travail. Par culture, il entend à la fois philosophie, vision du monde, création artistique, mais aussi la maîtrise de la langue, qui revêt en Italie une importance particulière. Gramsci s’intéresse au rôle de l’Eglise dans la société, aux formes que prend le roman populaire en Italie, aux parlers locaux et à la langue italienne, à la façon dont l’Italie a constitué son unité, et aussi aux modes de régulation de la sexualité.

Benito Mussolini, loin de mépriser Gramsci, tendait toujours l’oreille au Parlement italien lorsque le chef du PCI s’exprimait. Car le fascisme s’intéressa aussi grandement à la culture, il lui dédia d’ailleurs un «ministère de la Culture populaire» et n’omit surtout pas, parallèlement, d’enfermer et de laisser mourir Gramsci, aujourd’hui enterré au cimetière du Testaccio à Rome.

Ecrits dans une langue parfois presque codée, symptomatique d’une œuvre écrite sous l’œil inquisiteur du régime fasciste, les Cahiers de Prison deviennent progressivement une référence pour les communistes d’après-guerre, dès que Togliatti, nouveau chef du PCI, les fit publier, en prenant d’ailleurs soin d’expurger tout ce qui pouvait gêner son propre pouvoir et la ligne du parti.

Un bloc historique se constitue lorsque le contenu économique et social d’une société et sa forme éthique et politique s’identifient. C’est alors que l’hégémonie culturelle sur une société naît. Cependant, cette hégémonie ne peut effectivement voir le jour que parce que la nouvelle culture qu’elle porte a été largement diffusée et a servi de base à un enracinement par des actions concrètes dans la société. Le combat culturel ne peut être un simple verbalisme.

On a, depuis, évoqué le cas de l’hégémonie culturelle à propos de différentes situations politiques: l’hégémonie culturelle du reaganisme dans les Etats-Unis des années 1980, celle du thatchérisme dans le Royaume-Uni de la même période, de la gauche dans la France des années 1970-1980, du berlusconisme des années 1990 et 2000…

Pasolini: la critique radicale du capitalisme et du média télévisuel

Pasolini, dans les années 1960 et 1970, prolonge le travail de Gramsci. On trouve trace, dans les Ecrits corsaires (Paris, Champs Flammarion, 2009), de ses réflexions sur la puissance du capitalisme en matière d’uniformisation culturelle. Pasolini lie tout: culture, émancipation économique et sociale, lutte politique. Sous sa plume, des pensées les plus abouties et les plus subtiles voient le jour, jusqu’à son assassinat en 1976 sur une plage d’Ostie, probablement par des éléments néofascistes non contrôlés.

Pensant en termes de «centre» et de «périphérie», Pier Paolo Pasolini écrit ainsi en 1973:

«Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation

Selon Pasolini, deux «révolutions» ont permis un effacement des cultures «particulières» qui échappaient jusque-là à toute forme de normalisation: la révolution des infrastructures et la révolution du système d’information.

Pasolini l’écrivait dans l’Italie des années 1970, et l’on mesure aujourd’hui la pertinence de son propos quand on analyse l’importance de la mobilité ou des réseaux d’information (qu’il s’agisse du 2.0, des chaînes d’informations en continu ou même des émissions de téléréalité) dans la formation des représentations collectives et des dominations culturelles. Pasolini pensait évidemment à la télévision italienne, dont on vit l’impact deux décennies plus tard dans l’ascension politique de Silvio Berlusconi.

«Toute licence en art», vieil adage révolutionnaire en matière de création culturelle, est sans doute l’antidote à la normalisation, à l’uniformisation et à l’hégémonie d’une conception hédoniste et consumériste de la vie humaine. Contre «l’homme qui consomme», Pasolini préférait une forme de dissidence intellectuelle, artistique et morale. Sa disparition mit un terme à une forme de pensée originale et à l’expression de cette voix libre.

L’adhésion d’un peuple à une politique ne tient pas  forcément de la tromperie, de l’écran de fumée ou de la «fausse conscience» (qui existe mais qu’il faut savoir relativiser). La question de l’hégémonie redevient centrale. Sous la plume de Pasolini, elle concerne la capacité normalisatrice du capitalisme et des médias télévisuels, le délitement des forces traditionnelles et les difficultés de la gauche à y répondre. A compter des années 1970, le consensus qui avait vu le jour en 1945 s’effrite puis s’effondre, rouvrant ainsi le front culturel et poussant les droites à l’offensive.

«Gramscisme(s) de droite(s)»

Dans les années 1970 émerge une nouvelle école de pensée, la Nouvelle Droite, qui revendique un «gramscisme de droite». Fascinée par l’œuvre d’Antonio Gramsci, l’école de pensée d’Alain de Benoist va contribuer à diffuser «à droite» l’importance du combat culturel et de nouveaux thèmes propres à idéologiser un camp politique historiquement réticent à l’être. Cette tentative là est un échec.

Aujourd’hui encore, les Identitaires tiennent le combat culturel pour leur mission première, consacrant leur militantisme à la constitution d’enclaves relativement fermées («Les Maisons de l’Identité»). En Italie, c’est le mouvement «néofasciste» de la Casa Pound qui incarne le mieux cette aspiration des droites radicales au combat culturel.

Au cours des années 1980, le Club de l’Horloge se saisit également de cette question en orientant davantage son travail sur la bataille des mots, stratégie dont Bruno Mégret et Jean-Yves Le Gallou importeront les grandes lignes au sein du Front national, parti qu’ils contribueront à armer idéologiquement –notamment à travers sa revue Identité. Doté d’un «Conseil scientifique», le FN de Bruno Mégret comporte (au cours des années 1990) en son sein davantage d’énarques ou d’universitaires que le FN de Florian Philippot.

En 2007, c’est la droite «modérée» qui se saisit du combat culturel. Dans une interview, Nicolas Sarkozy va –quant à lui– jusqu’à nommément citer Gramsci comme source d’inspiration, pour revendiquer une forme de combat idéologique et culturel au sein de la société française. Le travail de sa collaboratrice Emmanuelle Mignon, la mise en musique discursive par Henri Guaino et la passion stratégique électoraliste d’un Patrick Buisson vont donner corps au «sarkozysme» idéologique, mais sans devenir hégémonique, quoi qu’en étant dominant. La droite conservatrice radicalisée oscille entre un discours sur l’«identité nationale» (mis en scène ad nauseam par Patrick Buisson) et une soumission à la puissance normalisatrice des entreprises d’entertainment de masse: elle ne semble pouvoir, pour l’heure, sortir de ce qui peut apparaître comme une contradiction.

Récemment enfin, des mouvements issus de La Manif pour tous comme les Veilleurs, d’inspiration clairement chrétienne, bien que se proclamant «aconfessionnels», ont mis en avant non seulement Gramsci (et son texte Je hais les indifférents) mais également le terme de «combat culturel». «Mouvement culturel», les Veilleurs sont aujourd’hui l’une des rares organisations de jeunesse à pouvoir mobiliser dans l’espace public des centaines de jeunes autour de lectures et de prises de parole. De quoi inquiéter la gauche sur sa propre incapacité à en faire autant…

La question qui s’est vite imposée à la gauche fut en effet celle de sa capacité à lutter contre les dominations culturelles des droites, dans leur grande diversité, déclinées différemment selon les pays. Le berlusconisme ou le sarkozysme sont deux des formes de domination dextristes qu’a connues l’Europe des dernières décennies.

Impuissance de la gauche?

Stuart Hall, le grand sociologue britannique décédé en février dernier, contribua dès les années 1980 à redonner vie aux outils forgés par Antonio Gramsci pour étudier le thatchérisme. Forme aboutie de reconfiguration complète de la base économique, sociale, idéologique et morale du Royaume-Uni, le «populisme autoritaire» de Thatcher devait, selon Hall, être pleinement analysé et compris par la gauche, car Thatcher avait trouvé le moyen de modifier les rapports de forces internes à la société britannique, à changer la structuration de la vie des citoyens et à leur façonner de nouvelles représentations du monde.

En matière de pratiques culturelles, il s’intéressa aussi à Rock Against Racism (qui inspira les premiers grands concerts de SOS Racisme en France) et aux ébauches de ce qui pouvait constituer un combat culturel victorieux d’une gauche confrontée à la «droitisation», sans toutefois pouvoir apporter de réponses véritablement concurrentielles par rapport à ce que fut l’offre blairiste au cours des années 1990.

Car la domination culturelle des droites est d’abord une crise de la gauche, qui dépasse à la fois ses piètres résultats économiques (qui sont loin d’être plus brillants à droite soulignons-le) et le cadre strictement français, puisque tous les pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord sont touchés (jusqu’au Canada et au Québec).

La crise de la social-démocratie mérite –en particulier– d’être resituée dans le cadre de l’Europe occidentale depuis une trentaine d’années, qui a vu le poids global des partis socialistes ou sociaux-démocrates baisser d’environ 20% en moyenne. Elle mérite aussi d’être lue à l’aune d’autres critères que le «manque de résultats» (qui ont évidemment leur importance) ou l’«impatience» de nos concitoyens devant l’énergie réformatrice du gouvernement (argument faible, sinon risible).

La gauche ne parvient plus à donner sens au monde actuel, à enrayer la flambée des paniques morales, à donner consistance à un projet émancipateur à la fois économique, social, politique, bref à accomplir une révolution morale émancipatrice.

Il s’agit de donner un sens à l’expérience quotidienne de nos concitoyens. Derrière cette expression, il s’agit de souligner que nos concitoyens, dans la sphère productive, mais également dans leur vie quotidienne, ont de multiples occasions de chercher et de donner un sens à leur expérience quotidienne.

Il faut aujourd’hui lutter contre d’autres formes idéologiques, qu’elles soient de droite (de droite conservatrice radicalisée ou des différentes formes de national-populisme), antipolitiques ou succombant au social-conservatisme, écueil qui guette actuellement la gauche française, comme l’a souligné sur Slate Fabien Escalona, sans même parler des pulsions morbides qui parcourent notre société, comme le montrent les récents événements de rue.

L’ouverture d’un nouveau front culturel…

Trop souvent résumé à  la «lutte contre le Front national», le «combat culturel» est le parent pauvre de la gauche. Réduit ainsi à une forme de gadget rhétorique, il fait office de roue de secours et d’instrument d’une politique qui fuit la politique, d’une non-stratégie qui clame que «la gauche peut mourir» pour mieux l’inciter à succomber à la droitisation. Il devrait être au cœur de tout. Jusqu’à présent, il n’a presque rien été.

Gramsci soulignait que le combat culturel doit s’ancrer dans la société par des actions concrètes, par des institutions, par un travail de tous les instants sur la société. Il ne s’agit pas que d’un discours, il s’agit d’une manière de mener et d’incarner un projet politique. Il n’est pas certain que les actuels partis politiques, totalement dévoyés par la logique institutionnelle et politique du quinquennat présidentiel, soient –en l’état– en mesure de livrer efficacement le combat culturel.

La plus importante des leçons de Gramsci ou de Hall tient sans doute au fait qu’entrée dans une crise d’hégémonie marquée par la défiance croissante envers le groupe dominant, la France voit le front culturel rouvert, mais la gauche cherche pour l’instant un contenu véritable à ce combat culturel nouveau qu’il lui faut mener.

Dans un contexte de fièvres idéologiques morbides oscillant entre occidentalisme, pulsions identitaires et théories foisonnantes du complot, le temps, désormais, presse.