Krishnamurti : l’exigence d’inattendu

 

Extraits d’un article de Fabrice Hervieu-Wane et d’informations tirée du sitewww.krishnamurti-france.org

Krishnamurti (Jiddu est son nom de famille) naît en 1895 à Madanapalle en Andhra Pradesh dans le sud de l’Inde.

Il est le huitième d’une famille modeste de dix enfants. Prénommé en hommage au dieu Krishna, huitième enfant lui aussi, et selon une coutume de sa caste de brahmane, il est désormais connu sous son nom personnel. A l’école du village, il marque très tôt son refus des conditionnements et est considéré par ses professeurs comme un petit garçon rêveur passant son temps à observer la nature et manquant d’attention pour les matières scolaires. Après la mort de sa mère survenue alors qu’il a 10 ans, le père de Krishnamurti obtient un emploi au sein de la Société Théosophique pour subvenir aux besoins de sa famille. C’est à cette même époque, en 1909, que le jeune Krishnamurti fait la rencontre de Charles Leadbeater, un membre influent de la Théosophie, qui aurait reconnu en lui « une aura dépourvue d’égoïsme ».

De 1911 à 1922, l’éducation du jeune homme est donc progressivement prise en charge par la Société Théosophique qui le considère comme « l’instructeur du monde » qu’elle attendait de ses vœux depuis des années. Il est emmené en Europe, y intègre la culture occidentale. Mais, après plusieurs années de conférences prononcées au nom de cette tradition dans de nombreux pays, Krishnamurti se sent de plus en plus à l’étroit au sein du mouvement.

A partir de 1922, en Californie, il traverse une expérience spirituelle profonde, connaissant à la fois une forme d’illumination intérieure et le début d’une souffrance physique qu’il nomme “le processus”. « Il était en fait envahi par une sorte de conscience et d’énergie qui le faisaient craquer de toutes parts et le conduisaient parfois jusqu’à l’évanouissement. Il en a souffert toute sa vie et ne l’a jamais considéré comme le symptôme d’une maladie mais bien plutôt comme une nécessité », explique l’universitaire René Barbier. Cette crise correspondant à un dépouillement de la conscience de soi, modifie en tout point sa vision de l’existence. En 1929, il dissout l’Ordre de l’Etoile d’Orient, créé quelques années auparavant pour le mettre sur le devant de la scène mondiale, quitte définitivement la Théosophie et rend les biens qu’on lui avait donnés (restitution notamment d’une grande propriété avec un château aux donateurs). C’est le 3 août, à Ommen, aux Pays-Bas, qu’il provoque une grande confusion en prononçant son fameux discours devant trois mille membres : « Je maintiens que la vérité est un pays sans chemin et que vous ne pouvez l’approcher par une voie quelle qu’elle soit, ni par aucune religion, ni aucune secte ». Sa vie entière sera désormais consacrée, pendant plus de cinquante ans, à travers le monde entier, à l’écriture, à des conversations avec des personnalités diverses, notamment scientifiques, et surtout à des rencontres publiques internationales (les « causeries »). A 91 ans, en 1986, il meurt d’un cancer du pancréasn à Ojaï, en Californie, en ayant plus que quiconque fait l’expérience du statut de « citoyen du monde ». Ses entretiens et dialogues, son journal et ses lettres ont été rassemblés en plus de soixante volumes.

Toute sa vie, Krishnamurti rejeta donc obstinément le statut de gourou que certains voulaient lui faire endosser. Il ne cessa d’attirer un large public dans le monde entier, mais sans revendiquer la moindre autorité ni accepter aucun disciple, s’adressant toujours à ses auditeurs de personne à personne. À la base de son enseignement reposait sur la conviction que les mutations fondamentales de la société ne pouvaient aboutir qu’au prix d’une transformation de la conscience individuelle. L’accent était mis sans relâche sur la nécessité de la connaissance de soi, et sur la compréhension des influences limitatives et séparatrices du conditionnement religieux et nationaliste. Krishnamurti insista toujours sur l’impérative nécessité de cette ouverture, de ce « vaste espace dans le cerveau où est une énergie inimaginable ». C’était là, semble-t-il, la source de sa propre créativité, et aussi la clé de son impact charismatique sur un public des plus variés.

L’essence de l’enseignement de Krishnamurti est contenu dans cette fameuse déclaration de 1929 où il dit « la Vérité est un pays sans chemin ». Aucune organisation, aucune foi, nul dogme, prêtre ou rituel, nulle connaissance philosophique ou technique de psychologie ne peuvent y conduire l’homme.

Il lui faut la trouver dans le miroir de la relation, par la compréhension du contenu de son propre esprit, par l’observation et non par l’analyse intellectuelle ou la dissection introspective. L’homme s’est construit des images religieuses, politiques ou personnelles, lui procurant un sentiment de sécurité. Celles-ci se manifestent en symboles, idées et croyances. Le fardeau qu’elles constituent domine la pensée de l’homme, ses relations et sa vie quotidienne. Ce sont là les causes de nos difficultés, car, dans chaque relation, elles séparent l’homme de l’homme. Sa perception de la vie est façonnée par les concepts préétablis dans son esprit. Le contenu de sa conscience est cette conscience. Ce contenu est commun à toute l’humanité. L’individualité est le nom, la forme et la culture superficielle que l’homme acquiert au contact de son environnement. La nature unique de l’individu ne réside pas dans cet aspect superficiel, mais dans une liberté totale à l’égard du contenu de la conscience.

Jamais le conférencier Krishnamurti n’impose de réponse toute faite. Jamais de vocabulaire spécialisé, jamais de concepts alambiqués, il utilise les mots les plus simples pour décrire des situations ou des états d’être souvent complexes. Il est capable d’une écoute exceptionnelle qui frappe son auditoire. On lui demande un jour :

« J’ai observé que vous observiez vos propres réponses avec cette même conscience que vous mettiez pour écouter les questions. Ecoutez-vous vos réponses ?

J’écoute pour savoir si ce qui est dit est exact… L’acte d’écouter n’est pas seulement dirigé vers la personne qui lance le défi, mais est aussi dirigée vers l’acte de répondre. C’est un état total d’écoute de la personne qui pose la question et de celle qui donne la réponse. Il n’y a pas de regard ou d’écoute intérieurs. Il n’y a que le regard ou l’écoute (…) Dans de tels dialogues, il y a un état d’écoute dans lequel les deux personnes disparaissent et seule la question demeure. »

Krishnamurti n’est donc pas un philosophe, il n’élabore pas de nouvelles théories ou de nouveaux concepts, il remet en cause la pensée en tant qu’instrument de recherche intérieure. Fragment de la réalité, marionnette mentale de notre ego, la pensée ne peut, selon lui, rien pour notre transformation psychologique. Mémoire, expériences, souvenirs, préjugés, conclusions, contraintes, sujétions, habitudes… la pensée n’est que l’expression du passé, elle n’a pour fonction que de répéter le plaisir et d’éviter la peur. La racine de la majorité de nos conflits intérieurs vient de ce que nous accordons la priorité à ce qui devrait être plutôt qu’à ce qui est, et ce aussi bien en nous-mêmes que chez autrui. Autrement dit, nos idéaux, objectifs et autres projections prennent plus d’importance à nos yeux que l’observation du présent et la compréhension des faits. Nos conflits extérieurs eux sont issus de l’illusion de la séparation entre l’homme, la société et le monde, où prend sa source la conscience de soi et d’où découlent une foule de divisions : entre deux hommes, entre les groupes d’appartenance, à l’intérieur même de ces groupes. A cela Krishnamurti répond que « nous sommes le monde ». Bien entendu chaque individu diffère de l’autre par ses idées et son ego, mais reste identique à n’importe qui dans sa nature profonde, il partage une même conscience inscrite dans une même réalité.

La liberté n’est pas une réaction et la liberté n’est pas le choix. C’est la vanité de l’homme qui le pousse à se croire libre par le choix dont il dispose. La liberté est pure observation, sans orientation, sans crainte ni menace de punition, sans récompense. La liberté n’a pas de motif ; la liberté ne se trouve pas au terme de l’évolution de l’homme mais réside dans le premier pas de son existence. C’est dans l’observation que l’on commence à découvrir le manque de liberté. La liberté se trouve dans une attention vigilante et sans choix au cours de notre existence quotidienne.

La pensée est temps. La pensée est née de l’expérience, du savoir, inséparables du temps.

Le temps est l’ennemi psychologique de l’homme. Notre action est basée sur le savoir et donc sur le temps, ainsi l’homme se trouve toujours esclave du passé.

Selon cette approche, la seule alternative consiste alors à rester en présence des événements de sa propre existence en s’abstenant de tout jugement, pour y découvrir leur véritable signification. Cette connaissance de soi est un état d’attention sans choix, « choiceless awareness », une sorte de conscience éveillée mais passive, nous permettant de voir les réactions de notre inconscient face aux reliefs de la vie. Cette observation sans observateur ne ressemble en rien à l’introspection classique de type psychologique ou psychanalytique.

Le sage indien précise : « Quand l’homme percevra le mouvement de sa propre conscience il verra la division entre le penseur et la pensée, l’observateur et l’observé, l’expérimentateur et l’expérience. Il découvrira que cette division est une illusion. Alors seulement apparaît la pure observation qui est vision directe, sans aucune ombre provenant du passé. Cette vision pénétrante, hors du temps, produit dans l’esprit un changement profond et radical ».

Quand l’homme percevra le mouvement de sa propre conscience il verra la division entre le penseur et la pensée, l’observateur et l’observé, l’expérimentateur et l’expérience. Il découvrira que cette division est une illusion. Alors seulement apparaît la pure observation qui est vision directe, sans aucune ombre provenant du passé. Cette vision pénétrante, hors du temps, produit dans l’esprit un changement profond et radical.

La négation totale est l’essence de l’affirmation. Quand il y a négation de tout ce qui n’est pas amour – le désir, le plaisir – alors l’amour est, avec sa compassion et son intelligence.