Archive for VOCABULAIRE et PSY

« J’m'ennuie, j’sais pas quoi faire ! »

// avril 19th, 2012 // No Comments » // J'm'ennuie

Myriam entre dans la chambre d’Amélie, une grande de cinq ans. Elle trouve sa fille allongée sur son lit en train de sucer son pouce. « Qu’est-ce qui t’arrive ma chérie ? Tu ne te sens pas bien ?
– Non, m’man, ça va.
– Eh bien, alors, pourquoi tu t’es couchée à cette heure-ci ? T’es fatiguée ?
– Non, m’man.
– Alors, qu’est-ce qui ne va pas, mon cœur ?
– J’m’ennuie ! » Amélie se plaint régulièrement de ne pas avoir de frère ou de sœur pour partager ses jeux.
« Tu as pourtant largement de quoi t’occuper, ma puce, si tu y réfléchis un peu ! » C’est la période des grandes vacances, les copains d’école d’Amélie sont tous partis à la mer ou chez leurs grands-parents. Amélie ne partira en vacances qu’au mois d’août, son père travaille tout le mois de juillet. Quant à ses grands-parents, ils ne peuvent recevoir leur petite fille plus d’une semaine à la fois. Ils commencent à être âgés et vivent dans un F3 dans lequel Amélie tourne très rapidement en rond. Ils ne sont plus très patients, son énergie les décoiffe un peu. Et sa maman ne tient pas à ce qu’Amélie passe ses journées devant la télé. « J’ai personne avec qui j’peux jouer m’man !
– Je sais bien, ma chérie, tout le monde est parti en vacances ; mais tu as des tas d’activités que tu peux faire toute seule. » Clouée sur son lit, Amélie se tait. « Amélie, je ne vais quand même pas être tout le temps derrière toi pour te dire ce que tu peux faire ! Il y a suffisamment de chose que je t’impose durant l’année, pour que tu puisses choisir toute seule ce qui t’amuse pendant tes vacances.
– Oui, m’man.
– Bon, je descends dans le jardin étendre la lessive, tu veux venir m’aider ?
– Oui, m’man ! » La fille et la mère s’acquittent de cette tâche tout en goûtant la chaleur du soleil estival. « Tu sens comme ça sent bon dans le jardin avec toutes ces fleurs ?
– Oui, ça sent très, très bon ! L’herbe que tu as tondue sent aussi très bon !
– Tu pourrais t’amuser à les dessiner ou à les peindre ces fleurs ! Il me semble que tu as reçu une magnifique boîte à couleurs pour ton anniversaire, non ? En plus, il y a une jolie place à l’ombre du saule pleureur.
– Oh, oui, ça c’est super, m’man ! Je vais chercher ma boîte. » Amélie revient, sa boîte à couleurs sous un bras, ses feuilles coincées sous l’autre, affublée d’un vieux tee-shirt trop grand que son père lui a donné pour ses activités manuelles. Une demi-heure après, elle retrouve sa mère dans le salon « Regarde, m’man, il est beau mon dessin ?
– Superbe ! Quelle fleur as-tu peinte ?
– Tes roses, maman. Tu vois, ça c’est les pétales, ici, les feuilles et ça les piquants !
– Les épines, chérie.
– Oui, les épines.
– Très joli, ma puce. Après ce splendide travail, tu veux goûter ? J’ai préparé de la salade de fruits si ça te dit. » Amélie s’installe dans la cuisine. Une fois son goûté englouti, elle débarrasse la table, fait le tour de la pièce, flâne dans le salon, monte dans sa chambre, regarde un livre, redescend cinq minutes après, puis erre de-ci, de-là dans le jardin et finit par s’asseoir sur sa balançoire. Elle regarde sa mère tailler les rosiers, dans l’allée centrale. « M’man, j’m’ennuie. J’sais pas quoi faire.
– Je vois bien, chérie, tu as l’air perdue. Toi qui habituellement débordes d’énergie, tu es toute ramollie sur ta balançoire. Comme ton chiffon doudou ! » Amélie rigole.
« Tu es en panne d’idées ?
– Oui, m’man », confirme la fillette engluée dans sa passivité.
« Tu sais, Amélie, les idées ne viendront pas toutes seules, si tu restes assise là à les attendre ! D’abord, tu dois leur faire de la place, car pour le moment, il y a tellement d’ennui dans ta tête que les idées ne peuvent même plus entrer dedans ! » Amélie regarde sa mère avec des points d’interrogation dans les yeux. « Ensuite, pour pouvoir jeter l’ennui à la poubelle, il est important que tu m’expliques comment ça se fait qu’il est devenu si gros. » Myriam emmène sa fille s’asseoir sur la balancelle au fond du jardin. « Explique-moi pourquoi les jours d’école, alors qu’il n’y a pas assez de temps pour jouer, tu es toujours très occupée, je dois constamment te rappeler à l’ordre pour que nous soyons à l’heure ; et maintenant que c’est les vacances, que tu as tout le temps que tu veux pour te consacrer à tes jeux, tu ne sais plus quoi faire. Alors ?
– Je sais pas maman ! Je préfère quand c’est l’école.
– D’habitude, les enfants préfèrent les vacances ! Ils ont tout le temps de s’amuser et de faire plein de choses.
– C’est bientôt l’école ? » interroge Amélie sur un ton monocorde. « Non, ma puce, c’est dans longtemps. Au moins cinq semaines.
– Moi, j’aime pas les vacances !
– Pourquoi ?
– Au moins à l’école, il y a les copines pour jouer, puis, la maîtresse, elle nous dit ce qu’on doit faire. À l’école, j’m’ennuie jamais ! » Myriam commence à comprendre qu’Amélie ne parvient pas à profiter de la liberté que lui procurent les vacances, tout simplement parce qu’elle a perdu ses repères. Amélie est désorientée par le changement de rythme estival. Sans ses repères habituels, elle n’est plus en mesure de faire appel à son imagination et de prendre des initiatives pour s’occuper agréablement. L’absence de marques semble l’accabler, elle ne peut accéder au plaisir du jeu. Elle subit ses vacances, dans l’attente de la rentrée prochaine.
« Je comprends, ma chérie. Tu les retrouveras à la rentrée tes copines. Et puis, dans une semaine, nous partons avec papa au bord de la mer ! Tu pourras te faire des copains de vacances.
– C’est dans longtemps la mer… Maman, je m’ennuie, j’ai rien à faire. Qu’est-ce que je peux faire ?
– Amélie, tu veux que nous réfléchissions ensemble à ce que tu peux faire ?
– Oh, oui maman !
– Tu as une heure devant toi avant de prendre ton bain. Pour occuper cette heure, je te propose deux activités, tu choisis celle que tu préfères. Si aucune ne te plaît, tu me fais une proposition qui te plaît d’avantage et je te dis si je suis d’accord.
– D’accord, maman ! » lance Amélie dont l’enthousiasme refait discrètement surface.
« Alors, je te propose soit de faire le puzzle géant des animaux sauvages sur la terrasse, soit de jouer avec Adibou sur l’ordinateur. Qu’est-ce que tu choisis ? » Amélie lève les yeux vers le ciel et réfléchit.
« Euh ! je choisis Adibou !
– Ça marche ! Tu me diras les activités qu’Adibou t’aura données ! Et si tu les as réussies. Si tu t’ennuies en cours de route, tu me le dis aussi.
– D’accord maman ! »
Une heure plus tard… « Amélie… Tu peux arrêter chérie, c’est l’heure du bain !
– Déjà ! J’arrive tout de suite, maman ! » Amélie a retrouvé son sourire « J’ai réussi presque tous les exercices maman ! » s’exclame la fillette en plongeant dans son bain.
« C’est très bien, ma puce. Et, tu t’es ennuyée ?
– Pas du tout, maman. »
« Super ! Tu veux que nous préparions un programme pour ta journée de demain ?
– Bonne idée, maman ! »
Myriam composera chaque jour pour sa fille un programme d’activité sous forme d’alternatives. Ces suggestions prendront en compte aussi bien des activités ludiques que les tâches ménagères auxquelles la petite fille peut participer pour aider sa maman. Amélie choisira, le moment venu, la proposition qui lui convient le mieux. Si aucune ne lui plaît, elle peut tout à fait les refuser, mais à condition qu’elle fasse une suggestion de rechange. Myriam est satisfaite de ne plus voir sa fille apathique se plaindre d’ennui les trois quarts de la journée. Les premiers jours de ce nouveau protocole, Amélie choisira systématiquement l’une des deux propositions de sa mère. Au bout du quatrième, elle refusera une première fois l’alternative et fera une surenchère. Progressivement les refus seront plus fréquents et les suggestions d’Amélie plus variées. Elle prendra plus d’initiatives et s’accaparera cet espace de liberté que sont les vacances.
« Maman ?
– Oui, chérie ?
– T’as oublié de me faire le programme pour aujourd’hui !
– T’as raison, ma puce ! J’ai bricolé tard hier soir et comme j’étais très fatiguée, je me suis pressée d’aller dormir. Je n’ai pas eu la force de faire ton programme ! Mais nous pouvons nous y coller tout de suite, si tu veux !
– Pas la peine, maman !
– Pourquoi ? J’ai le temps tu sais !
– Mais j’ai déjà tout préparé, maman ! »
Myriam est abasourdie « Pardon ?…
– Bah ! Oui ! J’ai bien vu que t’es fatiguée, alors je me suis fait un programme toute seule. Mais, si t’as besoin de moi pour étendre la lessive, j’ai plus de place pour aujourd’hui ! »

*

L’enfant qui s’ennuie huit jours sur sept est assis à califourchon sur son imagination. Il handicape son esprit d’initiative et/ou d’entreprise, c’est un enfant passif, un enfant qui subit et qui sera plus tard le spectateur de son existence. Si votre enfant s’ennuie et vous le fait savoir, ne l’enfermez pas dans un placard avec de belles paroles, vous ne ferez que lui enfoncer la tête sous l’eau. « Je m’ennuie » ou toutes les expressions synonymes plus polluantes sont des messages prioritaires. Abandonnez vos projets pour la journée car il faut dialoguer afin de trouver ensemble un moyen de sortir de l’ennui récurrent !
Mais certains spécialistes ne disent-ils pas qu’un enfant doit s’ennuyer de temps en temps ? Cette affirmation ne repose sur rien, pas d’hypothèse de travail, pas d’observations statistiquement étayées, pas de protocole d’investigation, pas de démonstration. Rien que des affirmations gratuites. Des paroles d’un évangile qui ne repose que sur l’intime conviction d’une pointure du milieu psy et que les autres répètent comme des perroquets.
L’ennui est la racine d’une démobilisation, d’une démotivation qui peut à la longue inhiber tout passage à l’acte chez un futur adulte soumis au système, futur consommateur d’images télé sans discrimination. Comment disait-il déjà, ce dirigeant de TF1 ? Un cerveau réceptif à la pub Coca-cola ! Un cerveau ramolli par des programmes débiles pour des adultes qui s’ennuient.

par : Caroline Messinger

« Moi, à ton âge… »

// avril 19th, 2012 // No Comments » // moi à ton âge

Tom, sept ans, fait ses devoirs de vacances sur la grande table de jardin à l’ombre d’un pin parasol. Son père jardine un peu plus loin, sa mère taille les rosiers, les grands-parents dévorent leurs livres, allongés dans leurs transats. Tom s’applique à faire des pages d’écriture sous le regard attendri que son papi lance, de temps à autre, par-dessus ses lunettes.
-    Où en es-tu Tom ?
-    J’ai bientôt terminé maman !
-    Moi, à ton âge je ne mettais pas autant de temps pour écrire une page ! Mon écriture était bien plus lisible que la tienne ! lance-t-elle dédaigneusement en contemplant le travail de son fils.
-    Tu es une fille ma chérie, les filles sont plus précoces que les garçons argue la grand-mère émergeant de son roman.
-    Termine ta séance de travail par un peu de lecture Tom.
-    Oui maman, répond le petit garçon déçu.
-   Veux-tu qu’on le fasse ensemble Tom ? lui demande son grand-père
-    Oh oui papi ! S’exclame l’enfant sauvé des eaux troubles.

L’enfant s’installe à côté de son grand-père et commence la lecture de son histoire à voix haute.
-    C’est bien Tom, tu te débrouilles très bien. Mais est-ce que tu aimes ça lire au moins ?
-    Oui papi, j’aime bien lire !
-    Tu sais mon chéri, moi, à ton âge j’adorais lire et inventer moi-même des histoires. Elles surgissaient toutes seules dans ma tête, les unes derrière les autres ! Quand j’ai su bien écrire, j’en ai raconté plein ! Il y avait des feuilles de papier qui traînaient partout dans ma chambre. Ma mère me grondait souvent à cause de ce désordre. J’aurais pu devenir écrivain si j’avais voulu !
-   Et pourquoi t’es pas écrivain alors ?
-   Tu sais Tom, dans la vie on ne fait pas toujours ce que l’on veut !

Les souvenirs se ramassent à la pelle et les regrets aussi

Ce classique des classiques, trahit un nombrilisme tenace chez celui qui y fait appel. « Moi, je », c’est l’attitude de l’individu qui répond toujours au problème des autres en y substituant les siens. Logique, là au moins il se sent concerné. Concerné tant et si bien que les adeptes du « moi, je » sont incapables de se mettre à l’écoute d’une autre personne qu’eux-mêmes. Cette affirmation de soi surabondante répond à un besoin de se protéger contre une dévalorisation du Moi. Le parent qui se gargarise de cette formule ronflante « moi, à ton âge », cherche à « se la péter », comme on dit aujourd’hui, pour oublier ses rêves de gloire inachevée. Les souvenirs sont toujours plus beaux quand on les revisite. Et de toutes les façons, personne ne peut aller contrôler la véracité des faits. Certainement pas l’enfant, qui n’a pas d’autre choix que de prendre l’évidence pour argent comptant. Cette attitude de supériorité est feinte, elle vise à débarrasser le parent de ses déceptions, de l’amertume qu’il ressent face à une vie qu’il rêvait autrement.

Comparaison n’est pas raison
Par l’expression de ce « Moi, à ton âge », le parent établit une comparaison arbitraire entre son enfant et lui, dont la conséquence directe est la dépréciation de l’enfant. Ce message a un impact pervers sur sa confiance en soi et sur l’image qu’il se construit de lui-même. Cette comparaison pénalisante suscite d’office chez l’enfant un sentiment de découragement, d’incompétence, si le message est trop récurrent. Le parent instaure dans l’esprit de l’enfant cette attitude mentale comparative que la plupart des adultes automatisent. Un automatisme qui sera le carburant du complexe d’infériorité de leur enfant. Répéter à son enfant « moi, à ton âge… », c’est lui faire endosser l’habit du perdant, c’est lui inculquer l’art d’échouer en toute circonstance. Comparer sans cesse ses compétences, son savoir, son savoir-faire, son intelligence, etc. etc., équivaut à vouloir le faire exister essentiellement aux yeux des autres mais surtout pas à ses propres yeux. Recourir à « moi, à ton âge », c’est transmettre, inconsciemment, ses propres conduites d’échec à son enfant et entraver son épanouissement. Même si le ton avec lequel le message est transmis peut être des plus nostalgique « Moi, à ton âge j’adorais lire et inventer des histoires. Si j’avais voulu j’aurais pu être écrivain ! », il n’en garde pas moins sa nocivité. Ce temps des regrets est le fil conducteur de l’échec. S’il n’est pas devenu écrivain, c’est qu’il n’avait sans doute pas assez de talent ou de conviction.

Etre ou paraître ?

Choisissez votre camp. Si vous voulez que votre enfant se réalise, qu’il soit bien dans sa peau, ne pénalisez pas ses potentialités en abusant de comparaisons ineptes. Ces conduites verbales ont des effets pernicieux que votre enfant adoptera malgré lui, par imprégnation. Ses parents sont ses références absolues. Ne lui faites pas subir ce que vous n’auriez pas voulu que l’on vous fasse. Comparer rime avec échouer.   

par : Caroline Messinger

« Il faut qu’on déjeune ensemble ! »

// avril 19th, 2012 // No Comments » // "il faut que"

Le verbe « falloir » se conjugue uniquement à la troisième personne du singulier. Déclinaison hypocrite et édulcorée du verbe devoir, il a l’avantage d’avoir un sujet inconnu au bataillon. Qui est « il » ? Ce n’est ni je, tu ou nous ! « Il » est un personnage virtuel mais cependant tout puissant qui impose sa volonté sans qu’il soit possible d’en débattre avec lui.

 « Il » décide pour vous, vous ne pouvez de toute façon pas vous opposer à une autorité divine. Alors, que sa volonté soit faite ! Vous, vous restez en retrait. Mais la formule est perverse. Je vous conseille de la consommer avec modération, si vous ne voulez pas finir dans la peau d’un éternel exécutant incapable de supporter le poids d’un quelconque engagement personnel. Comme une tique dans votre toison verbale, le verbe « falloir » vous vide, non de votre sang, mais de votre sens des responsabilités, de votre capacité d’investissement, de votre esprit d’initiative. Votre vie n’est que contrainte : Il faut que je me lève, il faut que j’aille travailler, il faut que je fasse les courses, il faut que j’aille chercher les enfants à l’école. Etc., etc. Ces refrains vous évoquent quelque chose ?

L’usage du verbe « falloir » déresponsabilise celui qui en fait usage.

La fréquence répétitive du verbe « falloir » dans le cursus d’une conversation trahit l’individu qui vit sous la contrainte d’une autorité insondable. Il sera fatalement contraignant avec ses interlocuteurs. « Il faut qu’on se parle. Il faut qu’on se revoie. » Etc. etc. Toutes ces pseudos invitations sont autant de contraintes annoncées avec la plus parfaite naïveté.
Le verbe falloir est un devoir en trompe-l’œil. Il exprime surtout une volonté d’éluder. Attitude corroborée par l’emploi du « on ». Ce pronom imperméable pour ceux qui ne veulent pas se mouiller les pieds. C’est une vraie fausse invitation en bonne et due forme qui traduit une contrainte déportée dans un avenir incertain vis-à-vis d’une personne avec laquelle on ne souhaite pas, peut-être inconsciemment, partager le temps d’un repas.

La vie est certes faite de contraintes multiples, mais la liberté réside dans l’art de choisir ses contraintes. Cette liberté s’acquiert en s’affranchissant du verbe falloir, c’est-à-dire en prenant la responsabilité de chacune de ses actions, si banale soit-elle : « je dois sortir les poubelles » et non pas « il faut que je sorte les poubelles ! » 

par : Caroline Messinger