Aristote explique la matérialité libre
// octobre 9th, 2010 // No Comments » // Aristote
La libre obligation de choisir
Les sujets d’une société mettent en commun les causes formelles de leur valeur par une matière distincte des objets physiques circulant. La langue est l’ensemble des mots qui communiquent les idées. Les idées expriment les formes à partager dans les objets échangés. Selon la règle que les sujets de l’échange admettent entre eux, les idées présentes dans l’objet transmis sont plus ou moins communes ; la valeur est plus ou moins formée, plus ou moins durable entre ses sujets. Afin que la société soit durablement une source de valeur pour ses membres, ils se soumettent à une loi commune. La Loi est l’ensemble des idées qui portent la valeur des membres d’une société. La Loi relie les personnes en société, délimite leur idée commune de la valeur. Elle leur fournit les formes de leur existence personnelle avant qu’elles n’en aient individuellement conscience et la volonté de s’y soumettre. La matérialité de la Loi en parole ou en écriture peut masquer sa nature formelle ; toute personne peut prendre la Loi pour matière d’un déterminisme qui la dispense de choisir. Ainsi ignore-t-elle en réalité les causes finales de la communauté de valeur dont elle vit.
La définition du marché de la valeur par la conjonction des quatre causalités aristotéliciennes complique l’idéalisme et le matérialisme, les deux postures d’intelligence qui délaissent la causalité finale. Elles réduisent la causalité en trois ordres au plus qui simplifient la responsabilité de l’intelligence. L’idéalisme absorbe la matérialité dans l’efficience. L’individu n’est qu’apparence et les sujets ne se pensent plus séparés les uns des autres. De son coté, le matérialisme absorbe la finalité dans l’efficience. L’action individuelle n’est pas libre ; les sujets sont déterminés les uns par les autres. L’idéalisme est une liberté sans individus et le matérialisme des individus sans liberté. L’omission d’une quatrième causalité réduit négativement la personne, la liberté et la valeur.
L’idéalisme rend une valeur non quantifiable entre ses sujets. Le matérialisme rend des quantités non qualifiables par ses sujets. Le résultat est une valeur sans réalité ou une réalité sans valeur. Idéalisme et matérialisme sont des individualismes pratiques. Ils évitent le partage des formes dans la société. Ils concentrent la valeur sur quelques individus en distribuant la matière sans la forme. Les personnes se retrouvent avec des objets d’intelligence non matérialisables ou de la matière sans objet intelligible.
Métaphysique d’économie de la physique
Les deux postures idéologiques de l’idéalisme et du matérialisme sont des portes d’entrée intellectualistes dans l’économie comme activité et comme science ; comme activité physique de transformation de la matière et comme activité métaphysique de transformation de la valeur. Si l’économie est la forme du dépassement quantitatif des limites de la matière, elle est pur choix de l’intelligence libre des fins données à la quantité. La matière de la science économique n’est pas la matière physique mais la formation des limites quantitatives de la valeur des objets issus de la physique. La cause matérielle de l’économie est la valeur ajoutée. Rien ne se perd ni ne se crée en physique. L’économie au contraire crée ou détruit la valeur par l’action de normes collectives d’information de la matière physique. La « nomie » est la règle, la norme, la loi ; l’« éco » est la limite. L’économie cherche à élever la limite de la rareté, à repousser les limites de valeur naturelle de la matière physique. Il n’y a pas de nécessité naturelle à ce qu’elle y parvienne. Contrairement à la physique qui ne contient que de l’existence positive, l’économie contient de l’existence à double sens, positif et négatif. La matérialité économique contient de la plus ou moins-value quand bien même elle attrait à une matérialité physique positive. Il suffit qu’un seul sujet personnel de valeur éprouve de l’insatisfaction pour que la moins-value existe ; que la moins-value ait un objet qui puisse être de plus-value pour d’autres.
Plus qu’une réalité physique exclusivement positive en matérialité, l’économie contient du sens. La matérialité métaphysique de la valeur contient un sens ambivalent indétectable par la physique. Elle est quantifiable par les nombres complexes. Les mathématiciens ont inventé les nombres complexes pour manipuler des grandeurs de sens inconnu dont l’existence est certainement réelle, des réalités dont la vérité n’est pas décidable. L’unité du nombre complexe est conçue en deux dimensions, la réelle et l’imaginaire. L’indétermination du sens est dans l’imagination du nombre complexe. Elle ne signifie pas l’absence de réalité mais l’indécision du sens. La décision du sens du nombre est hors de lui-même, hors de sa matière donc dans sa forme. Le sens dans la forme n’est pas calculable. Il appartient à la cause finale qui n’est pas dans la matière calculée. L’existence du nombre complexe est difficilement contestable : son utilisation débouche sur un résultat réel dans la résolution d’une équation du troisième degré. Ainsi est-il démontré que la valeur du réel passe par l’imaginaire. La valeur des résultats économiques passe par l’imaginaire de la décision de la plus ou moins-value. Mais la valeur économique est métaphysique. Il n’est pas possible de démontrer que l’imaginaire produit avec certitude du réel économique positif comme il produit du réel physique mesurable en positivité.
La finalité dans le champ de l’économie
Si l’on décide que l’économie est formée dans et par l’imaginaire, que le calcul quantitatif de la valeur porte sur une matérialité métaphysique qui transforme la matérialité physique, alors elle prend un sens. L’objet de l’action et de la science économiques acquiert une finalité. Le travail humain n’est plus seulement une dépense économique d’énergie physique mais bien aussi une production économique d’imaginaire ; pas seulement une valeur physique négative de consommation d’énergie mais aussi une valeur métaphysique de production de bien incertain. Le travail introduit la finalité dans le procès économique ; il justifie la forme, la loi juridique adoptée pour accéder à une fin qui n’appartient pas à la physique. La valeur du travail est positive dans la cause finale ; il décide la forme donnée à la matière physique. Sans le travail, l’effet d’existence de la matière ne contient pas de fin et sa forme n’a pas de sens. Le travail humain n’est pas de même nature que celui d’une machine même intelligente. Un ordinateur ne choisit pas, donc ne produit en soi aucune valeur quand bien même il reproduit des formes. La machine n’est pas un vrai sujet ; elle ne contient en elle-même ni liberté ni finalité.
La science économique moderne est une idéologie matérialiste. Elle ne contient pas de téléologie, de réflexion sur la finalité. Elle est réduite à une écologie, un discours sur la nature de rareté en soi. Elle méconnaît la valeur du travail, ignore la décision, ne comprend pas l’effet du temps. Finalement, elle ne fait pas la différence entre la valeur nulle d’un objet physique et une valeur qui n’existe pas puisque non matérialisable. La mutation de l’économie en écologie est le choix historique des démocraties occidentales. L’instauration de la liberté de la loi, de sa discussion entre tous les citoyens a imposé un critère de décision collective qui convainque les individus. Le risque de cette mutation était la possibilité de permanence du calcul économique, la permanence d’un imaginaire commun qui permette une matérialité de la valeur. La dilution des sources de la Loi dans l’individu menaçait la société et l’existence-même de la valeur. La quantité de monnaie puis de votes s’est imposée comme critère de la vérité ; une vérité implicite pour justifier une loi commune. Le communisme idéologique a été expérimenté comme alternative à la communauté libérale de la valeur discutée. Mais il s’est révélé antinomique à la réalité humaine qui reste métaphysiquement indéterminée dans la revendication de la liberté.
Métaphysique personnelle de la spéculation
La conversion de la Chine au capitalisme marque l’échec définitif du matérialisme communiste. Elle entraîne aujourd’hui l’échec économique de l’idée de communauté. La communauté des formes nécessaire au calcul économique n’est plus pensée. Elle ne structure plus l’activité économique. Les fins ne sont plus partageables par les formes alors que la matière circule librement dans un monde économiquement unifié. La matière se répartit sans garantie de valeur, donc pleine d’anti-valeur invisible dans la nature imaginaire des prix. Si les prix sont compréhensibles comme des nombres complexes, la partie réelle est de crédit ; la partie imaginaire est de risque. Comme l’idéalisme et le matérialisme ne pensent pas la matérialité de l’imaginaire, ils réduisent les prix par la seule réalité. L’imaginaire prolifère dans le désordre : sa réalité est la moins-value non mesurée du risque. Or la moins-value réelle est parfaitement réalisable en plus-value par les techniques financières de marché. La spéculation est un travail dans l’imaginaire dont la fin peut être de soustraire la réalité aux sujets de la valeur qui ne maîtrisent pas l’intelligence du prix. L’anti-valeur de la spéculation est de prélever la réalité non mesurée dans le crédit invérifiable du prix imaginé.
La production de masse de la valeur économique est le fruit de la démocratie libérale occidentale. Elle est fondée dans l’imaginaire gréco-judéo-chrétien où s’est inventée la personne et son corollaire collectif la société d’individus libres. L’invention de la démocratie libérale est la conséquence du système causal aristotélicien associé au sujet verbe de l’objet du judéo-christianisme. La personne, sujet libre par la société qui la forme, décide sa matière par les fins qu’elle se donne. La forme appartient à la personne en relation avec son altérité au sein de la société. Les formes communes à une société constituent son système de rationalité, la matière commune par laquelle la société effectue la personne en relation avec l’autre, le système de causes qui donne valeur à toute connaissance des sujets et des objets. Dans l’imaginaire occidental formé par la causalité finale, formelle, efficiente et matérielle, le sujet est individuel dans sa matérialité et collectif dans sa forme. La valeur de la société occidentale est d’effectuer la liberté des fins personnelles par la collectivité des formes et l’individualité de la matière. La valeur occidentale vient de la pluralité, l’unité dans la multiplicité, la multiplicité dans l’unité, la symétrie asymétrique et la symétrie asymétrique. Depuis le quatrième siècle avant Jésus-Christ, l’Occident dispose de la pensée du paradoxe qui fonde la personne auteur de la liberté.
Involution du procès de valeur
Jusque dans les années 1980, l’imaginaire occidental s’impose formellement et matériellement par une succession d’empires, français jusqu’au Premier Empire, britannique jusqu’à l’Entre-deux-Guerres et étatsunien après la Deuxième Guerre mondiale. Depuis une génération, émerge un autre imaginaire que l’Occident ne sait pas dominer. La Chine représente une masse humaine unifiée sans pluralité, insoluble pour le moment dans le système aristotélicien de décision individualisée. L’Occident a abandonné avec la chute du communisme sa réflexion politique sur les fins dernières de l’humanité. La seule fin commune avec la Chine est l’accumulation matérielle. Dans ce jeu sans valeur finale, le rapport de force matériel est défavorable à l’Occident. La logique de domination de l’Occident se retourne désormais contre lui. Elle l’oblige à renier ses valeurs de responsabilité personnelle ; à détruire ses procédures de discussion et d’application de la Loi par les individus ; à former des masses impersonnelles comparables aux masses chinoises. La conception du marché s’impose d’une confrontation matérielle de réseaux, familiaux, claniques, religieux et financiers ; une confrontation qui ne contient pas de finalité universellement acceptable. L’invention occidentale du sujet personnel s’efface.
La crise mondiale de la responsabilité personnelle s’affiche dans toute la chaîne de matérialisation de la valeur. La Loi d’origine nationale n’est plus la même pour tous dans un espace mondialisé multinational. Les anticipations de la valeur à produire peuvent se domicilier sous n’importe quelle loi par la libre circulation des capitaux. La mesure de la demande à terme en crédit flotte au gré des intérêts privés multinationaux. La tentation est irrésistible de financer en priorité les espaces juridiques où le prix du travail est le plus bas. La protection légale, fiscale et sociale de la personne est privée de ressources économiques par la fuite de l’offre de valeur là où le travail est le moins protégé. Des capacités de travail sont détruites dans les économies développées pour leur substituer des quantités physiquement identiques à moindre prix. La monnaie réduite à la réalité du physique ne transporte pas la métaphysique contenue dans le Droit formé par la personne. La complexité de la monnaie réduite en nombre réel déprécie le travail dans les espaces métaphysiquement moins développés en le dévalorisant dans les espaces développés. La monnaie sans imaginaire ordonné transforme la production de chômage des sociétés riches en plus-value extraite des sociétés pauvres. A suivre…
par Pierre Sarton du Jonchay

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