Archive for méditation pour soigner dépression

Méditation et médecine psychosomatique

// avril 18th, 2011 // No Comments » // méditation pour soigner dépression

 

La méditation est l’art de se regarder soi-même par l’intermédiaire d’une posture physique et mentale. Ce regard sur le chaos qui nous habite permet de ne pas en être dupe et d’apaiser le flux désordonné du mental. L’acte de méditer permet donc de guérir l’esprit. Et partant, l’être.

L’autoguérison est une question centre pour celui qui pratique la méditation : cette dernière procure assez rapidement un bien-être une relaxation, mais jusqu’à quel point peut-elle permettre une autoguérison des maladies du corps et des souffrances de l’âme ?

Au-delà, la méditation n ’apprend-elle pas à accepter d’un esprit égal le bien-être et le mal-être ? On peut dire que la bonne méditation, comme la bonne psychothérapie, est une autoguérison assistée – dans un cas par le maître spirituel, dans l’autre par le psychothérapeute. Nous allons parler plus loin de la notion d’autoguérison dans la psychologie occidentale.

On en parle si peu dans les psychothérapies d’inspiration analytique qu’on peut se demander s’il ne s’agit pas d’une sorte de tabou, de vérité refoulée. En effet, si les gens peuvent se guérir eux-mêmes, cela ne réduit-il pas considérablement le pouvoir des thérapeutes, et encore plus de ceux qui ont réussi à se promouvoir comme formateurs ?

Je suis parti en Inde deux mois après la fin de mes études de psychiatrie, parce que j’avais déjà ressenti dans ma propre expérience le pouvoir d’autoguérison de la méditation, et que je voulais approfondir cette voie. Je savais certes que la méditation, au-delà de l’autoguérison mène à la Libération, et qu’après avoir aidé à l’intégration du moi elle aide à le transcender ; mais en pratique, je sentais que les deux mouvements étaient liés : il me fallait de toute façon revenir à mon propre esprit, quelles que soient les méthodes que j’allais employer.

La méditation est un « art scientifique » pour reprendre la jolie expression de Marshall Govindan lors du Congrès de Lyon intitulé « Méditation et psychothérapie » qui s’est tenu en mars 1994. Il y a eu de nombreuses études scientifiques qui ont prouvé l’efficacité de la méditation (j’ai d’ailleurs fait ma thèse de médecine sur le sujet). Il faut remarquer que, du point de vue physiologique, il est difficile de distinguer véritablement les effets de la méditation de ceux de la relaxation. De plus, les études souffrent souvent d’une ignorance des différences entre les techniques méditatives, et elles sont souvent pratiquées sur des débutants. L’évaluation à long terme d’une pratique de méditation requiert une réflexion plus approfondie. Elle exige une bonne connaissance de la psychologie spirituelle et de ses pièges, et des diverses méthodes utilisées par les voies spirituelles. Les auteurs du Journal of Transpersonal Psychology qui publient depuis vingt-cinq ans des études approfondies sur le sujet s’orientent dans ce sens-là.

J’ai entendu dire que la France était devenue le pays où il y avait le plus fort taux de suicide des adolescents. A cet âge où les modifications du corps entraînent des bouleversements qui peuvent être équilibrés par des prises de conscience mystiques, la méditation a un rôle important à jouer. Elle permet, en se regardant et ressentant soi-même, de trouver son propre sens à la vie, ce qui représente une réussite fondamentale pour l’ adolescent, ou pour l’adulte s’il n’a pas eu la chance de découvrir un sens à sa vie à l’extérieur ; l’adolescent, plus lucide souvent que l’adulte, s’aperçoit de l’absurdité de ce système ; s’il n’a pas le recours d’une forme ou d’une autre de méditation pour trouver le bonheur à l’intérieur, il risque fort d’être tenté par le suicide, alors qu’il avait en germe une intuition de sagesse à propos de la futilité des bonheurs proposés par une société qui, dans l’esprit, a toujours été, et sera toujours, de consommation.


La méditation peut-elle s’adresser à des sujets pathologiques ?

Pour être clair, il vaut mieux distinguer méditation et sadhana – cette dernière représentant une méditation soutenue, intense, avec une vie quotidienne en harmonie avec l’idéal de la méditation. Pour être accepté par un maître spirituel et s’engager sur cette voie-là, il faut un grand équilibre de départ, ainsi qu’une bonne capacité de maîtrise de soi (les yama-niyama du yoga). A ce moment-là, le pratiquant se soigne en équilibrant les courants d’énergie (pranas). D’après la médecine ayurvédique, les maladies tant physiques que psychiques viennent de déséquilibres entre les pranas. Le pratiquant pourra faire également son auto-analyse au cours de sa méditation. Le rôle du maître spirituel n’est pas comme celui du psychothérapeute, de rentrer dans les détails de l’inconscient du disciple ; par contre, il peut le mettre dans des situations où des tendances négatives latentes peuvent se révéler. Ce sera alors au disciple de les analyser au fur et à mesure. Malgré tous ces facteurs favorables, le pratiquant peut passer par des phases difficiles, surtout si l’éveil de la Kundalini est accéléré par l’absence d’activité sexuelle. Les méditations de concentration pratiquées intensivement peuvent révéler des faiblesses latentes chez le pratiquant ; par contre, les méditations d’observation du mental permettent un rééquilibrage régulier du psychisme. Après avoir abordé cette référence traditionnelle, qu’en est-il maintenant des indications de la méditation en psychothérapie ? De quelle pratique s’agira-t-il ? D’une pratique intensive, avec de multiples possibilités de verbalisation en compagnie du thérapeute. La prière, la répétition du mantra peuvent aider à stabiliser le mental et à retrouver une capacité minimum de concentration. Par contre, les méditations d’observation ne sont pas a priori conseillées, les patients n’ayant pas la maîtrise de l’esprit nécessaire pour que ces techniques soient profitables. Dans l’ensemble, des méditations très proches du corps semblent utiles pour ramener la conscience à la base du mental et éviter de trop grandes divagations. Cependant, ces méditations risquent d’accroître des tendances hypocondriaques. J’ai parlé de ces questions avec le Dr Schnetzler, ex-chef de service de psychiatrie et pratiquant de la voie tibétaine. Il a organisé pendant longtemps des groupes de méditation avec des patients. L’indication de la méditation se posait en fait au cas par cas, il n’y avait pas de correspondance régulière entre tel ou tel type de méditation et tel ou tel type de pathologie. En réalité, le vrai problème ne se pose pas tellement en termes d’indication ou de contre-indication, mais plutôt dans le fait de réussir à trouver ou non un psychothérapeute qui ait une bonne expérience personnelle de la méditation.

Comme nous l’avons fait remarquer, l’autothérapie est peu abordée dans la masse de littérature de la psychologie occidentale. Peut-être évoque-t-elle trop, par certains aspects, la prière. Ceci dit, les courants de pensée positive mènent en fait directement à l’autothérapie. Ce n’est sans doute pas par hasard que ces courants se sont développés plus facilement aux Etats-Unis, où la notion de guérison par la prière est couramment acceptée. Dans les pays latins, la pensée positive s’est intégrée au milieu médical, en particulier par l’intermédiaire de la sophrologie. Dans la psychologie d’inspiration psychanalytique, le livre de Karen Horney, L’auto-analyse (Stock plus, 1942 pour l’édition originale en anglais), a marqué une date, bien qu’il semble être resté isolé. L’idée de base de Karen Horney s’avère saine : à une époque où une bonne partie de l’humanité était dominée par les totalitarismes il était urgent d’apprendre aux gens à penser par eux-mêmes, à devenir indépendants y compris de leur thérapeute. La nécessité de l’honnêteté complète vis-à-vis de soi-même, les risques de la fuite des vrais problèmes et de l’auto-justification sont justement soulignés. Cependant, quand Karen Horney parle des limites de l’ auto-analyse, elle devrait aller plus loin et parler des limites de l’analyse elle- même : l’introspection sans fil directeur fait que l’esprit, n’ayant rien à quoi se raccrocher, construit sa propre mise en scène indéfiniment. Certes, celui qui s’analyse seul risque de se prendre dans son propre labyrinthe, mais celui qui travaille avec un analyste risque de se perdre à deux, avec en plus le danger de ne pas s’en apercevoir, s’il a fait un transfert positif sur son thérapeute qu’il croit omniscient. Au fond, l’auto-analyse ne paraît guère différente d’un journal introspectif d’adolescent. La méditation essaie de résoudre ces difficultés de diverses façons. Le retour à un corps immobile et dynamique limite l’amplitude des divagations mentales ; de plus, celui qui est engagé dans une véritable pratique a un idéal moral élevé. En analysant les détails de ses déviations quotidiennes par rapport à cet idéal, il apprend à connaître les défauts fondamentaux de l’ego.


La méditation et les rouages de l’autoguérison

Une autre oeuvre originale est le livre de René Allendy, le Journal d’un médecin malade qu’il a dicté pendant sa dernière maladie en 1942 : on y retrouve une certaine dépression, mais accompagnée de prises de conscience spirituelles. Allendy s’était lié d’amitié à l’époque avec Swami Siddeshwarananda qui vivait aussi à Montpellier. Il constate : « Mes visiteurs ne voient pas que je change de plan… De tout cela je comprends que nous sommes seuls chacun dans le fond de notre âme. Je sens bien aussi comme notre vie extérieure réalise un grouillement d’influences qui n’est pas nous-mêmes. Cette espèce de comédie humaine autour du demi-cadavre que je suis, autour du naufrage de ma vie matérielle, offre derrière son ridicule apparent, un reflet du néant des choses contemplées du point de vue spirituel ».

Quels sont les mécanismes de l’action thérapeutique de la méditation ?

On peut en distinguer plusieurs :

- le conditionnement opérant : quand on réussit à maîtriser un tant soit peu son mental, on a une expérience de bonheur, sinon, on expérimente des tensions et de l’angoisse.

En ce sens, on peut dire que la méditation est une bonne drogue. Dans la vie courante, nous avons tous plus ou moins nos drogues ; pour les uns ce sera le travail, pour les autres l’attrait du sexe, pour d’autres la politique ou les chevaux, etc. Le mental est agité parce qu’il recherche le bonheur ; la méditation le calme en lui donnant ce qu’il recherche, mais à l’intérieur.

- le déconditionnement par évitement : dans des types particuliers de méditation, ou l’on cherche par exemple à relaxer l’attachement au corps en méditant sur le cadavre, etc.

- la privation sensorielle : en réduisant les stimuli extérieurs par le silence et une certaine solitude, le méditant augmente la remontée du matériel inconscient, et accélère par là-même le processus de purification, dans la mesure où il est capable d’observer ce matériel inconscient avec le sourire.

- l’inhibition de I’imagerie mentale : ceci n’est pas contradictoire avec le point précédent, mais correspond à des moments différents, ou à un stade plus avancé de la méditation. On dit que le sommeil avec rêves est plus difficilement réveillable que le sommeil profond, et qu’en ce sens, il est plus profond que lui : en effet, le rêveur n’a qu’une envie, c’est de continuer son rêve. Quand il réussit cependant à inhiber cette activité de rêve, il se réveille, et fait en quelque sorte un saut de conscience. De même, quand le méditant réussit a maîtrisé l’afflux d’images mentales par la concentration, il fait un nouveau saut de conscience – un éveil dans l’éveil, si l’on peut dire :

- du point de vue yoguique, la méditation agit en rendant silencieuse des couches de plus en plus profondes du mental ; d’abord le mental verbal, ensuite l’imaginaire, ensuite les sensations ; quand même les sensations sont calmées survient la grande expérience, le samadhi, et le Soi se révèle ;

- un autre mode d’action de la méditation, c’est qu’elle stimule l’intérêt de la découverte, et celle-ci induit une satisfaction profonde de la conscience. La méditation permet d’abord de gérer le stress et de percevoir des mécanismes de base du mental. Ensuite elle permet de développer la compassion et la transcendance ; celle-ci permet de se détacher des systèmes explicatifs intermédiaires de compréhension du mental au fur et à mesure qu’on n’en a plus besoin. De même qu’on peut distinguer une thérapie pragmatique d’une thérapie initiatique, de même, il n’est pas interdit de distinguer une méditation pragmatique cherchant à corriger des défauts évidents du mental d’une méditation initiatique, qui s’oriente directement vers l’expérience de l’être. Chaque école de psychothérapie a sa grille de lecture, destinée à mettre un peu d’ordre dans le chaos des expériences relationnelles et intérieures, à les organiser selon une hiérarchie évolutive. Comment pourrait-on évoquer la « grille de texture » de la méditation de façon simple ?

- Le mental est attiré vers l’extérieur. Même quand on se tourne vers l’intérieur, on est encore prisonnier de l’extérieur sous forme de souvenirs, d’identifications à des rôles, etc.

- Tout ce qui va dans le sens de l’observation va dans le sens de la méditation, étant entendu qu’on est par ailleurs assez mûr pour accomplir l’action juste au moment juste.

- A un stade très élevé, l’observateur et l’observé de nouveau ne font plus qu’un, il n’y a plus que l’Unité. Qu’est-ce qui guérit vraiment dans la méditation ? Certes, on ne peut pas éliminer le mécanisme d’action de la psychologie habituelle : revivre de manière consciente et relaxée des traumatismes passés qui avaient été plus ou moins enfouis.

Cependant, la création d’expériences puissamment positives qu’on n’avait jamais eues auparavant est un facteur de guérison important en méditation ; et qui manque dans beaucoup d’écoles de psychothérapies. De plus, il faut se souvenir que la véritable expérience de méditation est en dehors du temps.

Si la méditation permet l’autoguérison, pourquoi les sages tombent-ils malades ?

En Inde, on a tendance à attribuer cela au fait qu’ils prennent le karma de leurs disciples. Comme ils ont un esprit fort, ils ne sont pas affectés mentalement par les mauvaises actions des disciples, mais ils le sont physiquement. Par ailleurs, ces sages ont souvent eu dans leur jeunesse une sadhana intensive où ils ont sérieusement bousculé le corps, avec des carences alimentaires prolongées ou un manque de sommeil chronique. Il est possible que le corps manifeste à distance un affaiblissement dû à ces facteurs. La méditation est auto-thérapeutique parce qu’elle a une fonction d’hygiène mentale ; elle est comme un bain quotidien. Il y a de multiples manières d’agir à l’intérieur de soi-même, le fait d’en connaître certaines donne confiance en soi. La méditation n’est pas le tout, il faut que la vie quotidienne soit en harmonie avec elle.

On reproche à certains méditants de « planer » ; les moines, pour équilibrer cette tendance, pratiquent quotidiennement le travail manuel. De plus, d’un autre point de vue, la plupart des gens planent – même si c’est au « ras des pâquerettes » – en ce sens qu’ils n’atterrissent jamais au-dedans d’eux-mêmes… En Occident, où l’on est inspiré par le modèle médical, un certain nombre de personnes ont l’habitude de retourner voir leur thérapeute pour quelques séances quand « ça ne va pas » . Il semble que la formation d’un disciple se fasse à l’inverse, c’est du moins le témoignage que j’en ai reçu d’un grand disciple de Ma Anandamayi : c’est justement quand ça n’allait pas que Ma le laissait tomber ; ainsi, elle lui montrait qu’il pouvait se débrouiller par lui-même. Cette méthode n’est efficace que s’il y a une forte relation de confiance déjà établie. Ma elle-même disait : « Exprimez votre souffrance à Dieu seul ». Quand les gens peuvent le faire, c’est certainement un signe de maturité et de force spirituelle.


Une conscience au-delà de la guérison et de la maladie

La méditation est la thérapie holistique par excellence, en ce sens qu’elle revient constamment à l’unité. Elle ne cherche pas uniquement le bien-être, mais plutôt un état de stabilité mentale qui soit également au-delà du mal-être. Dans certaines méditations, on peut même intensifier un état de mal-être comme dans la voie de la dévotion où l’on cherche à ressentir de plus en plus les brûlures de la séparation d’avec le Bien-aimé… Les thérapies sont plutôt terre à terre. La méditation est « terre à terre », ou « ciel à terre » si l’on veut.

La rencontre des deux mondes libère une énergie insoupçonnée, celle de la foudre. On peut se demander si la méditation doit guérir, ou n’est là que pour le plaisir de la conscience. Ultimement, la méditation assure une guérison fondamentale ; cependant, on ne doit pas exiger d’elle l’amélioration directe d’une souffrance précise. La méditation, dans sa forme élevée, doit garder la pureté d’un art pour l’art. De toutes façons, l’ego est incurable ; ce qu’on a de mieux à faire, c’est de le laisser tomber. Alors pourra se révéler le bonheur suprême (parama-sukhadam) et un état de non-dualité où l’on n’a plus d’effort conscient à faire pour aimer les autres et s’aimer soi-même, à la manière de cet enfant de trois ans qui disait un jour à sa mère : « Je te m’aime »… On atteint à ce moment-là un état heureux décrit souvent dans la Bhagavad-Gita comme « stable par soi-même et en soi-même » ou, selon une autre possibilité de traduction, « par le Soi et dans le Soi ».

Cette quête de soi-même, ou du Soi, ne peut être limitée à la durée relativement courte d’une thérapie ; c’est l’affaire d’une vie. Témoin cette histoire de Bayazid de Bistam, un des pères fondateurs du soufisme, qu’un visiteur était venu voir. Le visiteur, ne le trouvant pas, se met à attendre dans le jardin, puis à fouiller la maison de fond en comble ; finalement il le trouve dans le coin et se met à lui faire des reproches : « Cela fait trente minutes que je te cherchais, et je te trouve seulement maintenant ! ». Bayazid lui répond : « Tu as bien de la chance ! Moi, cela fait trente ans que je me cherche, et je ne me suis pas encore trouvé ».

Par le Dr Jacques Vigne

 

La méditation peut soigner la dépression

// avril 18th, 2011 // No Comments » // méditation pour soigner dépression

Ce n’est pas seulement sur le terrain de la recherche, en passant des « méditants » au scanner pour étudier les zones actives de leur cerveau que la médecine occidentale s’ouvre à la pensée bouddhiste. En thérapie aussi les liens se tissent. Le plus souvent sous forme d’emprunts, comme l’a montré au printemps 2006, à Montpellier, le Forum International Bouddhisme et Médecine, consacré à la dépression.

Convenons-en : si les rapports entre bouddhisme et médecine occidentale éveillent la curiosité, la dépression, elle, n’est pas un sujet vraiment folichon. Annonciateur de tempête, le mot lui-même évoque l’effondrement. On voit s’ouvrir un gouffre, fait de nuits agitées et de réveils sans envie, d’idées noires face auxquelles on ne peut réagir, et finalement, au « fond du trou », une hébétude proche de l’abrutissement. La dépression fait peur.

À juste titre, si l’on s’en tient aux chiffres. Selon l’OMS, 5 % des personnes habitant les pays « développés » en souffrent aujourd’hui, et 17 % – une sur six – en subiront au moins une au cours de leur vie. Pire encore, ne cessant de progresser, elle devrait constituer en 2020 la deuxième cause d’invalidité après les cardiopathies, alors qu’elle occupe la quatrième place aujourd’hui. De nombreuses autres statistiques pourraient noircir le tableau, surtout venant de France où 17,3 % des hommes et 31,3 % des femmes avaient acheté en 2000 au moins une boîte de médicaments psychotropes (somnifères, anxiolytiques, antidépresseurs), un record mondial qui se maintient année après année, tandis que le taux de suicide approche des sommets.


Le trou noir de la dépression

Attention, on ne parle pas ici de déprime, mais de dépression véritable, ou « épisode dépressif majeur » dans le jargon des spécialistes (voir encadré). Et s’il est une affection qu’on peut qualifier d’« holistique », la voici. « La dépression n’est pas une maladie mentale, rappelle le docteur Pierre Philippot, professeur de psychologie à l’université de Louvain (Belgique), c’est un syndrome qui touche l’être dans son intégralité. » On souffre affectivement, déjà, bien plus que dans une simple déprime : on se sent triste, vide, incompétent ou même désespéré, on manque d’enthousiasme, on perd tout intérêt pour ce qui passionnait auparavant. A ces symptômes viennent s’ajouter des troubles dits « cognitifs » (perte d’attention et de mémoire, incapacité à se concentrer), mais aussi comportementaux (apathie) et physiques (perte ou gain de poids, augmentation du sommeil).

Un épisode dépressif majeur se soigne relativement facilement. Grâce aux médicaments, bien sûr, même s’il faut compter avec les effets secondaires des antidépresseurs, et prévenir contre l’usage des anxiolytiques, contre-indiqués mais souvent prescrits car présentant moins de risques, vu leur action plus rapide. Les psychothérapies donnent également de bons résultats, principalement la psychologie cognitive, peut-être parce qu’elle se pose les bonnes questions : à quoi, et comment, pensent les dépressifs ?


La nouvelle explication cognitiviste

En effet, dès sa création par le neurologue américain Aaron Beck, la psychologie cognitive – qui s’occupe de la façon dont les gens apprennent et savent – a estimé que la dépression résultait d’une manière biaisée de penser. Cette « distorsion cognitive » est, évidemment, influencée par des croyances ou des opinions résultant d’expériences, souvent vécues dès l’enfance. Une mise en compétition permanente avec un frère ou une sœur, par exemple, nous apprendra que nous ne méritons pas d’être aimé si nous ne sommes pas le meilleur. Comme il est impossible d’être le meilleur en tout, il en résultera un apprentissage de l’évitement des situations, un cercle vicieux qui convainc rapidement qu’on est nul.

« La nouveauté dans la compréhension de la dépression, explique Pierre Philippot, le psychologue de Louvain, ce sont les études qui ont montré que certaines manières de réfléchir sur les expériences personnelles pouvaient précipiter ou maintenir des états émotionnels négatifs, principalement la dépression. C’est notamment le cas de ce qu’on appelle la « rumination mentale », cette manière analytique et abstraite de se poser sans cesse des questions sur le pourquoi de son état, d’essayer d’en comprendre les causes et de penser et repenser aux conséquences. « Mais pourquoi est-ce que je me sens si triste, et que va-t-il arriver si ça continue ? » Ce mode de fonctionnement mental est caractérisé par l’apparition et le maintien d’émotions négatives, car presque systématiquement les personnes ne trouvent pas de réponses satisfaisantes à leurs questions. »

Reste à savoir comment en changer. Face à un épisode dépressif majeur, la thérapie cognitive sait faire, et elle procède par petites touches. À chacune des pensées et émotions négatives que le patient rapporte – « j’ai raté ceci, ma vie est nulle, je ne mérite pas d’être aimé » -, le thérapeute propose d’appliquer une réflexion rationnelle, visant à faire la part entre les faits et les idées. On établit des listes. De séance en séance, le patient est invité à repérer les comportements et les situations qui lui assombrissent l’humeur, et des indications lui sont données sur la manière de les changer. Le plus souvent, au bout de quelques semaines ou de quelques mois, les résultats sont au rendez-vous et le patient repart content.


Le problème de la rechute

Mais comment éviter la rechute ? C’est en fait le problème principal, car si l’on parvient sans trop de difficulté à résorber un épisode majeur, il y a trop souvent récidive. Toutes thérapies confondues, 50 % des gens ayant souffert d’une dépression en subissent une autre dans les années qui suivent, et le taux passe à 70 % pour ceux qui en ont connu deux, et à 90 % après la troisième fois. Plus grave encore, ces rechutes ont besoin de moins en moins de raisons, d’événements pénibles ou stressants, pour se déclencher.

C’est autour de ce constat que se réunissent, dans les années 90, les professeurs et chercheurs Zindel Segal, Mark Williams et John Teasdale, trois docteurs en psychologie, responsables de divers programmes en thérapie cognitive, à Toronto, Oxford et Cambridge. La thérapie cognitive s’avère plus efficace que toutes les autres contre la dépression, mais elle souffre de nombreux défauts. Elle est individuelle et longue – donc coûteuse et souvent abandonnée – et elle réussit difficilement, elle aussi, à éviter la rechute, même si elle y parvient mieux que d’autres, avec son taux de récidive variant de 20 à 35 % selon les études, dans les 12 ou 24 mois suivant la fin des soins, contre 50 à 80 % après l’arrêt d’un antidépresseur. Chargés de mettre au point un programme de soutien à long terme, les trois universitaires décident de se concentrer non plus sur la nature des pensées et émotions des patients, mais sur la façon même dont ils réfléchissent. Autant dire qu’ils s’approchent de la pensée bouddhiste, pour laquelle le changement du regard porté sur soi-même et sur les événements est un but. Mais il leur faudra un détour, et la rencontre avec Jon Kabat-Zinn, qui l’a déjà accompli.


Pleine conscience et grain de raisin

En 1979, le docteur Jon Kabat-Zinn a ouvert la première « clinique de réduction du stress », à l’école de médecine de l’université du Massachusetts. Une clinique de réduction du stress au sein d’un CHU ! « J’avais les diplômes, dit-il pour expliquer comment un tel projet a pu être accepté. Comme j’étais titulaire d’un doctorat en biologie moléculaire obtenu au MIT auprès d’un lauréat du prix Nobel, ils se sont dit que je devais savoir ce que je faisais ! » Il n’a pourtant pas caché sa pratique du bouddhisme, du yoga, des arts martiaux. Et son programme est révolutionnaire, d’autant qu’il s’applique aux patients comme aux thérapeutes, appelés ici « instructeurs » : relaxation, respiration et visualisation, une batterie d’exercices puisés dans le yoga ou la méditation bouddhiste, mais sans référence à ces sources ni même à une quelconque philosophie. Résultat : la réussite sur toute la ligne. En plus du stress, le programme s’ouvre au traitement de l’anxiété, puis à celui de la douleur. Les études viennent confirmer les succès. Jon Kabat-Zinn – aujourd’hui directeur de plusieurs institutions, dont l’association qui organise les rencontres annuelles entre le Dalaï Lama et les scientifiques – en profite pour affiner les concepts, et notamment celui de « pleine conscience », au centre de sa démarche et directement inspiré du bouddhisme. La « pleine conscience », en anglais « mindfulness ». C’est en effet le cœur de l’affaire… mais qu’est-ce que ça veut dire, et comment y accéder ? La traduction est peu parlante, reconnaît Jon Kabat-Zinn, pour qui l’espagnol « presencia mental » ne convient guère mieux, seul l’italien « consapevolenza » trouvant grâce à ses yeux. Dans son livre, il explique : « La pleine conscience signifie être attentif d’une manière particulière : délibérément, dans le moment présent et sans jugement. » On aura compris qu’il s’agit d’un état de présence consciente à soi-même, mais que pour le connaître, il faut autre chose que des mots. Il suffit d’un seul exercice pour comprendre – c’est pour se soigner qu’il en faut beaucoup. Pour illustrer le concept, Jon Kabat-Zinn et ses émules proposent à leurs patients, en guise d’introduction au programme de réduction du stress par la pleine conscience, l’exercice du grain de raisin. Un raisin de Corinthe, qu’il doivent toucher, palper, humer et même écouter, puis sucer, mordre et enfin avaler, en concentrant toute leur attention sur leurs sensations successives.


Méditation versus dépression

De la découverte par les thérapeutes cognitifs de Jon Kabat-Zinn et de son concept naîtra la MBCT, ou « thérapie cognitive basée sur la pleine conscience », appliquée au traitement de la rechute dépressive. La MBCT ne diffère guère de la thérapie contre le stress de Jon Kabat-Zinn. Dans son déroulement, en tout cas. Les patients, dépressifs risquant la rechute ou désirant arrêter les antidépresseurs, sont réunis en groupe d’une vingtaine, deux heures par semaine pendant huit semaines. Ils doivent de plus s’engager à pratiquer individuellement chaque jour, pendant une heure, guidés par des enregistrements audio. Chacune des séances collectives a un but précis. La première, par exemple, permet d’identifier et de commencer à contrôler le « pilote automatique », ce fonctionnement autonome du mental qui, distrayant de la réalité du moment, conduit si facilement à la rumination. Au programme des séances suivantes : « gérer les obstacles » (notamment ceux qui donnent au débutant le sentiment qu’il ne « réussit » pas les exercices), « conscience de la respiration », « rester présent », « permettre/lâcher prise », « les pensées ne sont pas des faits », « comment prendre soin de moi au mieux », et « utiliser ce qui a été appris pour gérer les humeurs futures ». Autant d’étapes progressives d’un chemin vers la sérénité, sinon la sagesse !

Les exercices sont également, sans le dire et via Jon Kabat-Zinn, inspirés du yoga et du bouddhisme. En séances ou à domicile, les patients apprennent le « body scan » (ou balayage progressif, par la conscience, de toutes les parties du corps), le contrôle de la respiration, la marche consciente, l’attention lors d’activités routinières telles que laver la vaisselle, se laver les dents ou manger… « Le message principal est : soyez conscients, laissez aller, écrivent Zindell, Williams et Teasdale. Car ce sont les tentatives continuelles d’échapper ou d’éviter le malheur, ou d’atteindre le bonheur, qui font tourner les cycles négatifs. Le but du programme est la liberté, pas le bonheur. » Bref, au lieu de ruminer sur le pourquoi et le comment, on apprend à laisser défiler ses pensées, émotions et sensations, comme des nuages dans le ciel, avec une acceptation bienveillante. Et ça marche ! Menées sur plusieurs années, les études ont montré une diminution de moitié des rechutes. A une seule condition : le thérapeute doit devenir instructeur et pour cela, doit lui-même pratiquer. Pas forcément le bouddhisme, d’ailleurs : « J’ai ma propre pratique méditative, que je qualifierais de laïque car elle n’est liée à aucune métaphysique ou spiritualité », déclare Pierre Philippot, qui a introduit la MBCT en francophonie.


Du bouddhisme sans le bouddhisme ?

Il n’est en effet jamais question du bouddhisme lors d’une MBCT. Cependant, la concordance est parfaite entre la recherche clinique, qui fait de la rumination mentale le mécanisme majeur de la dépression, et la seconde Noble Vérité du bouddhisme, selon laquelle la cause de la souffrance est l’attachement. C’est parce qu’on s’acharne à réfléchir sur les raisons de son malheur que l’on devient dépressif, emporté par les émotions négatives que cette réflexion induit. Et le bouddhisme, dont le lama tibétain Sogyal Rinpoché dit que « tout l’enseignement vise la suppression de la souffrance », a de longue date mis au point des pratiques pour contrôler et éliminer ces émotions négatives. « La qualité merveilleuse de l’esprit est qu’il peut être transformé, poursuit le lama. Il dispose pour cela de quatre outils, qui sont autant de remèdes : la raison – qui permet de dégager la réalité des projections de notre esprit -, la méditation – pour mesurer l’évanescence de nos pensées -, la compassion – pour apporter à l’esprit la tendresse -, et la visualisation et les mantras – pour faciliter le travail ! »

« En adaptant les pratiques de méditation et le yoga conscient à un environnement séculier, nous enseignons le bouddhisme sans mentionner le bouddhisme, ajoute Jon Kabat-Zinn Où pourrait-on, mieux qu’à l’hôpital, offrir une approche universelle du soulagement de la souffrance tout en vérifiant son efficacité ? » De là à considérer la dépression comme un bien, il n’y a qu’un pas que certains bouddhistes franchissent presque. Comme la psychologue danoise Lene Handberg – curieusement chargée par son maître Tarab Tulku Rinpoché d’aller enseigner le bouddhisme aux jeunes tibétains en exil, aujourd’hui trop occidentalisés pour accepter l’enseignement classique. « La dépression est une clé pour changer, déclare-t-elle, car elle offre l’occasion de nous écarter de cette réalité conceptuelle, faite de mots, que nous prenons pour la réalité. En nous ramenant à nos sensations, elle nous permet de mesurer l’interdépendance entre les deux : la dure réalité existe, mais si nous refusons de l’identifier à nos états intérieurs, nous pouvons trouver les moyens de la changer, l’unité dans la dualité. » Tous les espoirs sont donc permis, aux déprimés lambda comme aux vrais dépressifs – à condition qu’ils méditent !

À lire

- Où tu vas, tu es, Jon Kabat-Zinn, éd. J’ai Lu, 2005

- La thérapie cognitive basée sur la pleine conscience pour la dépression, Z. Segal, J.M.G. Williams, J. Teasdale, éd. de Boeck, 2006

- L’infini pouvoir de guérison de l’esprit, Tülkou Thöndoup, éd Le Courrier du Livre, 2001

- Aide-toi, ton corps t’aidera, Anne-Marie Filliozat et Dr Gérard Guasch, éd. Albin Michel, 2006

Par Sylvain Michelet