Nous avons besoin de visions positives

Que faire quand le découragement politique nous guette ?

Face aux politiques gouvernementales, aux régressions sociales, aux crises économiques, à l’approfondissement du désastre écologique, au conformisme médiatique, et, surtout, à la faiblesse de la contestation, nous sommes nombreux et nombreuses à traverser des phases de découragement, de fatigue ou de résignation. Quand l’horizon politique semble bouché, comment ne pas sombrer dans un pessimisme paralysant ? Où trouver la force de lutter ?

Un profond sentiment d’impuissance. Voilà ce qui nous semble planer, depuis 2007, au-dessus du paysage militant français. Pas partout, pas tout le temps, loin de là. Mais globalement, de nos engagements ou de nos connaissances dans des syndicats, dans des partis de gauche, dans des associations, dans des services publics, dans des mouvements libertaires, nous ressentons un certain climat de lassitude, de colère et de découragement.

militant

Les temps sont durs

Et comment en serait-il autrement ? Comment ne pas être assommé-e-s quand, dans tous les secteurs de la vie sociale, les mesures liberticides et inégalitaires se succèdent à un rythme effréné ? Limitation du droit de grève, privatisation ou délabrement organisé des services publics, allongement des retraites, démantèlement du code du travail, extension du fichage génétique et politique, construction de nouvelles prisons, chasse aux personnes sans-papiers, dégradation des dispositifs d’aides aux chômeurs, augmentation des frais médicaux, diminution de l’impôt pour les grandes fortunes, creusement des déficits publics au bénéfice des banques privées, relance du nucléaire et des OGM, course aux nanotechnologies policières et militaires, renforcement de la Françafrique, guerre en Afghanistan, soutien politique à Israël, extension du secret-défense… Une liste exhaustive serait bien longue !

Les temps sont durs pour qui rêve d’une société plus démocratique, plus égalitaire, plus solidaire, plus écologiste. Les temps sont durs pour les centaines de milliers de personnes animées par des idées libertaires, socialistes, communistes, syndicalistes, féministes, décroissantes et bien d’autres qui, depuis des années, agissent, informent, manifestent, s’engagent pour changer la société. Comment ne pas ressentir du découragement quand, après 50 ans de luttes antinucléaires, l’État lance la construction de nouvelles centrales, teste de nouvelles armes atomiques et privatise l’industrie la plus dangereuse au monde ? Quand, après des dizaines d’années de luttes féministes, le droit à l’avortement se dégrade, les plannings familiaux sont en danger, le publisexisme envahit tous les espaces publics ? Quand, après 10 ans de lutte contre les OGM, les cultures transgéniques s’étendent progressivement dans toute l’Europe ? Quand, après 15 ans de lutte contre la Françafrique, les pires régimes du continent africain sont reçus à l’Élysée ?

Toute cette énergie militante, ces sacrifices, ce temps passé pour en arriver là ? Sommes-nous condamné-e-s à vivre dans une société où l’affairisme, la cupidité, l’arrogance et le cynisme sont aux commandes ? Une société où les princes des multinationales peuvent licencier des salariés précaires, réaliser des profits surréalistes, délocaliser leurs entreprises, commercer avec des dictatures, saccager l’environnement, falsifier les comptes puis ouvrir leur parachute doré en toute impunité ? Une société où le plus haut représentant de l’État peut mentir effrontément, brader les ressources publiques au service d’intérêts privés, distiller la haine en dressant les  »fonctionnaires » contre les  »salariés du privé », les  »travailleurs » contre les  »assistés », les  »immigrés légaux » contre les  »sans-papiers », les  »vrais jeunes » contre la  »racaille », les  »grévistes » contre les  »travailleurs » ?

 

Pourquoi si peu de contestation ?

Au-delà de l’indignation, il reste une question centrale, obsédante : face à tout ce que nous venons de dénoncer, pourquoi si peu de contestation ? Devant les profondes crises économiques, sociales et environnementales qui empoisonnent notre existence et nous font entrevoir un avenir très difficile, notamment pour les générations qui vont suivre, nous pourrions nous attendre à de vastes mouvements de colère, à un essor sans précédent de luttes politiques, associatives et syndicales. Nous pourrions imaginer une avalanche de propositions crédibles et réalistes visant à réorganiser la société sur des bases plus solidaires, plus sobres, plus démocratiques, tournées vers un accès généralisé aux biens vitaux, aux soins, aux logements, à l’éducation.

Or qu’avons-nous vu depuis 2007 ? Quelques grandes journées de mobilisation syndicale, très suivies mais sans lendemain. Des myriades de grèves localisées, souvent vigoureuses et déterminées, mais généralement corporatistes, sectorielles, morcelées, et au final presque toujours vaincues. Des centaines d’associations ou de collectifs contre le nucléaire, l’expulsion des immigré-e-s, le mal-logement, la Françafrique, la situation en Palestine, le sexisme, le racisme, la publicité, les médias, les OGM, et bien d’autres organisations souvent magnifiques par leur inventivité, leur expertise et leur ténacité, mais qui, globalement, forment une constellation de groupes minoritaires, fragmentés, à l’audience relativement faible, aux contours idéologiques souvent flous, en difficultés pour articuler leurs visées et leurs moyens en termes mobilisateurs.

Au final, l’asymétrie est saisissante entre, d’un côté, une oligarchie politicienne et capitaliste de plus en plus arrogante, nuisible et dominante, et, de l’autre, l’absence de forces d’opposition et de proposition réellement puissantes et durables. Et l’on ne voit pas, à court terme, le bout du tunnel. Les organisations révolutionnaires, les associations écologistes, les mouvements anticapitalistes, les partis de la gauche radicale, les NPA et autres Fronts de gauche ne voient pas arriver un flux significatif de militant-e-s. Au contraire, la tendance est plutôt à l’essoufflement. Tant mieux, pourrait-on dire, si de nouvelles et meilleures formes d’organisations contestataires émergeaient. Mais ce ne semble pas le cas, tant l’engagement politique n’a pas le vent en poupe. Les personnes qui tentent, dans leur milieu professionnel, dans leur quartier, dans leur ville, de mobiliser leur entourage autour de luttes communes en savent quelque chose. L’immense majorité de la population manifeste, à première vue, peu d’intérêt, du fatalisme, du cynisme voire de l’hostilité pour tout ce qui concerne les questions politiques. Les préoccupations quotidiennes dépassent rarement le cercle des intérêts personnels, des soucis du moment, du travail, de la santé, de la famille ou des loisirs.

 

La société de l’angoisse

Ce climat d’apathie politique signifie-t-il que la majorité de la population défend activement la société telle qu’elle est, s’y reconnaît pleinement ? À observer la frénésie consumériste, le succès de l’american way-of-life, la ruée vers les nouveaux gadgets technologiques, l’adhésion au mode de vie capitaliste est massive. Pour autant, cette adhésion est-elle le signe d’un réel épanouissement social ? Nous ne le pensons pas, tant l’organisation actuelle de la société produit de l’angoisse, de la souffrance psychique, et bien peu de personnes heureuses.

Bien sûr, la question du bonheur est délicate, subjective, soumise à interprétation. La centaine de milliers de tentatives de suicide chaque année, les millions de personnes dépressives, la surconsommation d’anxiolytiques et de tranquillisants témoignent cependant d’une souffrance psychique omniprésente. Cette souffrance est palpable autour de nous. Il suffit de regarder les visages dans les rues, d’observer la situation dans nos différents milieux professionnels, dans nos entourages amicaux et familiaux. Tension nerveuse, surmenage, anxiété, sentiment d’insatisfaction, difficultés affectives, insomnies, morosité… Combien d’entre nous vivent un quotidien peu enthousiasmant, avec de nombreux soucis à porter, sans perspective autre que le repos après un travail pénible, des loisirs pour  »se changer les idées », et la retraite comme seul horizon ? Derrière le vernis des apparences et des conventions sociales, rares sont les personnes réellement enthousiastes et sereines.

Même au sein des populations relativement épargnées par les crises en cours, y compris celles à qui le système profite le plus, il règne un climat d’inquiétude qui se traduit, entre autres, dans le rapport aux enfants et à l’avenir : alors que les parents des années 1950-60 avaient généralement la certitude que leurs enfants vivraient mieux qu’eux, bénéficieraient des fruits du progrès et d’une élévation de statut social, la quasi-totalité des parents d’aujourd’hui doutent que leurs enfants auront une vie meilleure. On le comprend. Quel que soit le niveau d’optimisme, quelle que soit notre position sociale, si l’on étudie posément la situation planétaire, les dégradations économiques, les inégalités sociales, le désastre environnemental, la pénurie énergétique, les tensions internationales à venir, comment ne pas ressentir davantage d’inquiétude que de sérénité ?

En admettant que notre analyse soit juste, la question reste cependant entière : si la société produit davantage de souffrance sociale que d’épanouissement, si l’immense majorité de la population envisage l’avenir avec angoisse, comment expliquer la faiblesse de la contestation ?

 

Une perte d’espoir dans l’action politique

La liste est longue de tout ce qui nous semble encourager l’apathie politique. L’emprise des médias qui, de plus en plus prisonniers de logiques capitalistes, favorisent les pouvoirs dominants, évitent les informations subversives et détournent la population des vrais problèmes. Une société de plus en plus complexe, avec ses bureaucraties tentaculaires, ses systèmes technologiques incompréhensibles face auxquels nous nous sentons démunis, dépendants, incapables d’identifier les lieux de décision. Des institutions sociales qui, de l’école à l’entreprise, nous placent dans un état d’esprit de soumission, découragent notre autonomie, renforcent notre sentiment d’impuissance. Une gigantesque industrie du divertissement et du plaisir qui fournit une infinie possibilité de s’extraire, l’espace d’un instant ou de quelques semaines, d’une réalité morne et angoissante. Un climat de précarité et de survie économique qui, pour une large part de la population, laisse peu de temps disponible pour la prise de recul et l’action politique…

À nos yeux, il est cependant une cause qui surplombe toutes les autres : l’immense majorité de la population a perdu espoir dans l’action politique, elle n’imagine plus et ne croit plus à la possibilité de transformer radicalement la société.

L’histoire du XXe siècle pèse lourd dans cet état de faits. Toutes les tentatives révolutionnaires du siècle passé se sont soldées par des échecs retentissants. Ou bien elles ont été écrasées par la force, d’une manière dramatique, comme en Allemagne en 1919, en Espagne en 1936, en Hongrie en 1956… Ou bien elles ont dégénéré en des régimes politiques de type totalitaires, comme en URSS, en Chine, au Cambodge, ou dans une moindre mesure à Cuba. Dans les deux cas, elles ont provoqué ou subi une barbarie terrifiante. Le XXe siècle est le siècle des massacres, des guerres, des génocides, des bombes atomiques, des goulags, des camps de concentration, des tortures de masse. L’imaginaire collectif, surtout pour les anciennes générations, est hanté par cette atmosphère de terreur, par la démonstration qu’il n’y a aucune limite à la barbarie humaine, par les risques terribles auxquels s’exposent les révolutionnaires. Ce contexte historique nous semble créer dans toute la société un climat de méfiance généralisée vis-à-vis de l’action politique et des idéologies.

Cette méfiance est renforcée par le dévoiement des grandes forces historiques d’opposition. Depuis le milieu des années 80, la majorité des partis et des syndicats dits de gauche se sont ralliés au modèle économique et social dominant. Ils valorisent la croissance, la démocratie de marché, le productivisme, les politiques sécuritaires et l’État. Les principales revendications qui les distinguent de leurs homologues de droite concernent le degré de répartition des richesses, le niveau de protection sociale et autres conditions d’un  »capitalisme à visage humain ». Autant dire que ce réformisme institutionnel suscite peu d’espoirs de réels changements… Pour la majorité de la population, le mot politique, à gauche comme à droite, rime avec manipulation, intrigues, promesses non tenues, privilèges et corruption de la caste politicienne, tandis que les élections consistent la plupart du temps à voter, avec peu d’espoir ou de manière désabusée, pour  »le moindre mal » – ou plus simplement à s’abstenir.

Quant aux partis et mouvements de gauche qui militent pour une profonde transformation de la société, ils sont divisés, souvent minés par les luttes internes, peu médiatisés et manquent de crédibilité. Ruinées par le XXsiècle, les grandes idéologies de libération de l’humanité, celles qui prônent une rupture radicale avec l’ordre établi, ne font plus rêver qu’une minorité. Dans l’imaginaire collectif, le mot communisme évoque le goulag et la dictature, le socialisme, les années Mitterrand et la gauche caviar, l’anarchie, le chaos et la violence aveugle, soit l’exact contraire de leur contenu théorique. Cette situation est amplifiée par l’inculture historique et politique ambiante. Nous connaissons très peu l’histoire des luttes sociales, l’origine de nos espaces de liberté, du droit de grève, de la liberté d’expression, de la sécurité sociale, des congés payés, de la retraite… Pour toutes ces raisons, les mouvements révolutionnaires peinent à rassembler. L’action politique est considérée comme un sacrifice risqué n’apportant aucun résultat concret, un engagement bien dérisoire face aux désastres en cours.

 

La course aux paradis privés

Dans un tel contexte, les tendances au repli sur soi sont compréhensibles. Lorsque la société est angoissante, l’avenir inquiétant, l’action collective sans espoir, les soucis professionnels et personnels de plus en plus nombreux, nous nous concentrons fort logiquement et par défaut sur des stratégies individuelles. Nous nous replions sur nous-mêmes et sur le présent. Nous évitons le plus possible les informations et les situations susceptibles de nous bouleverser. Nous essayons dès que nous le pouvons de nous construire des  »petits paradis privés » par la consommation, l’accès à la propriété, l’aménagement et l’équipement intérieur, la famille, les ami-e-s, les loisirs, la préparation des prochaines vacances, tout un rapport au monde sans cesse attisé par la publicité et les mass-médias.

Par un effet de cercle vicieux, cette fuite en avant se renforce d’elle-même. La dépolitisation laisse le champ libre aux oligarchies politiciennes et capitalistes. La frénésie consumériste, basée sur l’exploitation effrénée des ressources et de la main d’oeuvre planétaires, accentue la destruction des nos conditions de vie, la pénurie matérielle et prépare l’éclatement de conflits d’intérêts mondiaux à moyen terme. Plus la société devient angoissante, insupportable, polluée, inégalitaire et sans avenir, moins la population a envie de s’investir pour changer le cours des choses, plus chacun-e tente désespérément de s’aménager un petit havre de paix au milieu du chaos, de se  »retirer » de la société pour fuir ses contraintes et ses nuisances, dans l’illusion d’un sauvetage individuel possible.

 

Où trouver la force de lutter ?

Voici résumées, dans les grandes lignes, les tendances de fond qui nous semblent traverser la société française. Si nos analyses sont pertinentes, si le tableau est si sombre, comment ne pas verser dans un pessimisme paralysant ? Où trouver la force de lutter ? Comment susciter le goût de l’action collective ? Peut-on encore espérer une transformation radicale de la société ?

À ces questions brûlantes d’actualité, dans lesquelles se débattent tous les mouvements militants d’aujourd’hui, nous n’avons pas de réponses toutes faites, pas de recettes précises. Nous vous proposons seulement ici quelques pistes d’action et de réflexion, celles que nous explorons actuellement et qui nous aident à surmonter nos phases de découragement.

 

Merci à celles et ceux qui résistent

Nous n’avons pas choisi la société dans laquelle nous sommes né-e-s et, en ce sens, nous ne sommes pas responsables de l’état actuel du monde. Ce constat est banal, il ne supprime pas l’immense tristesse que nous pouvons ressentir quand nous observons les désastres en cours, mais il peut parfois alléger le fardeau qui pèse sur nos épaules…

En revanche, nous sommes responsables de ce qui dépend de nous, de ce que nous faisons de notre vie, de nos relations, de notre énergie. C’est pourquoi, avant tout, nous souhaitons adresser un profond merci à celles et ceux qui, dans ce contexte politique si difficile, ne baissent pas les bras. À toutes les personnes qui, là où elles vivent, participent aux luttes sociales, construisent des alternatives, tentent de surmonter les obstacles et les périodes décourageantes, inventent de nouvelles manières de résister. À toutes les personnes qui, dans une société de plus en plus rude sur le plan humain, continuent d’oeuvrer pour un monde d’entraide, créent à l’aide de milliers de petits actes journaliers de la solidarité autour d’elles, aident leurs voisin-e-s, se sentent concernées par les soucis des autres, donnent de l’importance à passer du temps avec des proches en difficultés, se relaient auprès de personnes souffrants de graves maladies, offrent une écoute à des personnes démoralisées, essaient de soutenir les personnes qui ne voient plus de sens dans leur vie, s’entraident financièrement, tous ces actes qui nous semblent le ferment d’une société meilleure, de ce que George Orwell, dans sa vision du socialisme, appelait la common decency.

Malgré le climat global d’apathie, notre société bouillonne d’initiatives politiques formidables, certes largement minoritaires, certes peu médiatisées, mais souvent magnifiques d’imagination et de ténacité1. Merci, parce que c’est grâce à ces nombreux exemples que nous puisons, comme beaucoup, notre principale énergie et une direction éthique : essayer de se comporter, là où nous sommes, de la meilleure façon qui soit, de soutenir au maximum de nos forces les personnes et les organisations qui se battent pour plus de démocratie, d’entraide, de sobriété, de sens du bien commun.

Dans une société où il est et où il sera de plus en plus pénible moralement et matériellement de vivre, ne sous-estimons pas la puissance de l’émulation politique. Dans tous les milieux sociaux, des millions de personnes sont indignées par la situation actuelle, ressentent un malaise existentiel et sont à la recherche de sens. Mais elles sont la plupart du temps isolées, déchirées entre l’envie de changer le monde et l’absence de possibilités. Construire des portes, des passerelles, des repères pour les personnes disponibles au changement nous semble une tâche prioritaire pour celles et ceux qui en ont les moyens et le temps. C’est souvent parce que nous avons rencontré une personne, un projet, un lieu différent près de chez nous que nos chemins de vies ont peu à peu changé. Agrandissons ces brèches !

 

Organisons-nous davantage

Un grand mouvement social ne naît pas par l’action de quelques personnes. Tant que les nombreuses initiatives françaises seront dispersées, morcelées, nous n’arriverons jamais à créer un rapport de force suffisant pour bouleverser le système actuel. Dépasser le stade du groupuscule sans verser dans un bureaucratisme autoritaire est sans doute l’enjeu de taille sur lequel nous butons le plus, tant sont nombreux les échecs de projets collectifs dans l’histoire des contestations. Comment construire des forces d’opposition et de proposition réellement puissantes et durables ? Pourquoi tant de mouvements, de syndicats, d’associations, de collectifs libertaires se sont-ils entredéchirés et vidés de leur substance ? Pourquoi les grandes organisations syndicales et politiques ont-elles été dévoyées de leurs objectifs initiaux ? Quelles leçons en tirer ? Comment dépasser les problèmes qui se posent à une collectivité de révolutionnaires, s’opposent à sa survie et à son développement ? Il y a là des questions fondamentales que nous devons absolument résoudre.

 

Préparons-nous à une lutte de longue haleine

Élucider la question de l’organisation nous semble d’autant plus essentiel que nous devons nous préparer à une lutte de longue haleine. Vouloir transformer radicalement la société, c’est vouloir destituer l’oligarchie politicienne, le capitalisme, les mass-médias, l’armée, les services secrets, un puissant système économique et sociologique prêt à tout pour conserver sa domination. La lutte sera difficile et longue ! Ce constat peut paraître, là encore, extrêmement banal, mais il implique un rapport au temps, aux luttes et à nos vies qui nous semble fondamental. Notre découragement est généralement lié à notre impatience. Nous abordons souvent l’action politique avec un désir de changements rapides, de luttes immédiatement efficaces, surtout quand nous sommes au démarrage de notre engagement. Chez beaucoup de contestataires, cette frénésie activiste s’épuise en quelques années, et, sous les coups des nombreuses difficultés rencontrées, elle laisse place à une certaine aigreur, un sentiment d’échec, voire un rejet de l’action collective.

Élargir la temporalité de nos actions, envisager la lutte à l’échelle de nos vies entières, construire à la fois des résistances immédiates et des visées à long terme, tout cela peut nous permettre de prendre du recul, de mieux accepter les phases d’échecs si nous prenons le temps d’en tirer des conséquences, de mieux accepter les obstacles si nous nous donnons les moyens et le temps pour les surmonter, de mieux accepter les démarrages difficiles de certains projets si nous leur donnons du temps pour que leur potentialité s’exprime. Cultiver la patience et la ténacité nous semble par ailleurs correspondre à la temporalité des changements individuels : nous mettons la plupart du temps plusieurs années pour changer certains de nos comportements, certaines habitudes de vie, certaines manières de voir le monde…

 

Construisons des perspectives stimulantes et crédibles

Lorsque nous regardons la liste des ouvrages politiques disponibles en France, nous sommes frappés par la disproportion entre ceux consacrés à la critique et ceux consacrés à la proposition. Chaque semaine ou presque sort une nouvelle publication dénonçant un aspect de l’ordre établi, expliquant combien l’économie capitaliste est inégalitaire, le système industriel déshumanisant, la démocratie représentative dépolitisante, les médias serviles, la publicité aliénante, etc. En revanche, il existe très peu de publications qui proposent et décrivent de nouvelles visions positives de la société, des alternatives possibles et crédibles. S’il est fondamental de critiquer la situation actuelle et d’alerter sur les désastres en cours, ces efforts peuvent, s’ils ne sont pas accompagnés de perspectives réalistes, contribuer à renforcer les sentiments d’angoisse, d’impuissance et finalement les tendances individualistes de la population. D’où l’urgence d’imaginer des chemins praticables vers d’autres rapports au monde, de meilleures organisations économiques et sociales plus égalitaires, plus démocratiques, plus sobres.

D’immenses champs de réflexion s’ouvrent à nous : quelle société voulons-nous ? Quels sont nos besoins ? Que produire, et comment ? Quelle meilleure organisation politique imaginer ? Comment satisfaire l’accès généralisé au logement, à la santé, à une éducation de qualité ? Quelle type d’agriculture développer ? Quelles solutions énergétiques ? Quelles transitions imaginer entre la société actuelle et une meilleure société ? Il ne s’agit pas de trouver des réponses toutes faites ou dogmatiques, mais d’encourager à travers des exemples un maximum de monde à se saisir de ces questions légitimes et vitales. Montrons, dans un esprit d’espoir et d’invitation à la discussion, que non seulement l’organisation actuelle est injuste, absurde et catastrophique, mais qu’il est possible de s’organiser différemment, de sortir de notre état d’impuissance collective, si ensemble nous le décidons.

 

Du grain à moudre

Chacune de ces pistes soulève au final davantage de questions que de réponses… Dans les prochains numéros de cette revue, nous tenterons de poursuivre ces réflexions, pour lesquelles nous sommes preneurs de vos réactions, de vos analyses et de vos expériences.

D’ici là, nous vous souhaitons du succès dans vos actions de résistance pour les mois à venir. Car au-delà des mots, des théories, des plans sur la comète et des châteaux en Espagne, ce sont avant tout les actes qui comptent, ce que nous faisons de nos idées, comment nous nous comportons, là où nous vivons, là où nous luttons, ici et maintenant. En ce sens, courage à nous toutes et tous !

 

Pour aller plus loin :

Cet article s’inspire fortement des ouvrages de Cornélius Castoriadis et de Christopher Lasch :

– Une société à la dérive, Cornélius Castoriadis, Seuil, 2005

– La culture du narcissisme, Christopher Lasch, Flammarion, 2008

– Le moi assiégé, Christopher Lasch, éditions Climat, 2008

 par Nathalie Dom

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